Prairie d'été - Ferme de Videau

La saison démasquée

Du 27 juillet au 31 octobre

Cette deuxième saison à la ferme de Videau n’a pas été plus intense que la précédente. Compte tenu du gain de surface cultivée, d’ambitions commerciales encore plus affichées et surtout, de la gestion d’un bébé de quelques mois parfois fâché avec le marchand de sable, elle a été DEUX FOIS plus intense! Les WWOOFeurs qui se sont succédé n’ont pas démérité, les efforts ont été récompensés par une clientèle désormais fidèle, les chantiers ont, tant bien que mal, progressé. Il n’y a qu’ici qu’on n’écrivait plus. Voilà donc la session de rattrapage. Un résumé bien garni, un concentré de sueur. Une saison d’enfer. Laquelle, avec le reconfinement, sonne finalement comme un doux souvenir de liberté.

Puces, moustiques et tripates

La dernière semaine de juillet marque l’acclimatation des «tripates», trois jeunes scoutes reconverties en WWOOFeuses pour cause de fermeture des frontières, et d’Annabelle, une amie rencontrée au Vietnam deux ans plus tôt. Première mission, type ménagère de 50 ans: un nettoyage à la vapeur du linge, tapis et coussins suspectés de contenir des puces. Les chats sont définitivement bannis de la maison. Mais les piqûres de notre petite Anaïs (5 mois) sont tout compte fait celles de moustiques. Comme il fait beau, on sort rapidement prendre l’air. Il faut arracher les fraises car je veux en replanter pour le printemps prochain dans de meilleurs conditions que l’année précédente. Ensuite on plante une série d’environ 400 choux (blancs, rouges et verts), jusqu’à la tombée de la nuit. Un vrai baptême du feu!

Tomates plein champ - Ferme de Videau
Tomates de plein champ avant la récolte

Machine jetable, couches lavables

Bien sûr, les récoltes se succèdent au rythme de trois fois par semaine, comme d’habitude, avec un planning chargé. Gabrielle, Solenn, Victoire (les «tripates») courbent l’échine dans les haricots verts. Annabelle passe des heures à composer des bouquets d’aromatiques. C’est le métier qui rentre. Mais le premier week-end, c’est déjà détente. Le temps de couvrir les choux d’un filet anti-insectes (du genre altises, aleurodes et autres chenilles) et je rejoins la bande à la fête de Cabicoulx, une ferme voisine qui produit des glaces au lait de chèvre. Seul bémol de la semaine, un violent orage met hors service le lave-linge et l’inter diff’ de la salle de bains. On attend l’électricien avec fébrilité. Ouf de soulagement, notre voisin Yves accepte de nous prêter sa machine, et les couches lavables d’Anaïs échappent à un sombre destin.

Chefs à domicile

Le lundi 1er août, c’est l’arrivé de Clément, le beau-cousin de Laëtitia, celui par lequel tout (ou presque) a commencé. Ancien maraîcher bio, Clément m’avait embauché en 2015 comme ouvrier agricole: l’exact point de départ de ma reconversion. Aujourd’hui, Clément n’est plus mon chef mais me remplace avantageusement au jardin. J’ai d’autres soucis, car le marché gourmand de Villebramar a lieu la semaine prochaine et il nous faut un menu végétalien. Mon cousin Charles fait une visite à l’improviste qui tient du miracle. En sa qualité de chef, il m’initie aux gnocchis de pommes de terre, dans les règles. Pendant ce temps, Clément dirige les filles: il faut butter les poireaux, les couvrir d’un filet anti-insectes. Puis arracher les courgettes et concombres malades, épandre du compost et passer la campagnole. La famille, c’est sacrément pratique.

Buttage des poireaux - Ferme de Videau
Après le buttage des poireaux

Le grand manège des WWOOFeurs

Clément achève la cabane à moutons que j’avais laissé en plan, même si je doute que des ovins rejoindront la ferme cette année. On n’a ni enclos, ni poste électrique, et pas le cœur ni le temps de s’occuper de tout ça. On éclaircit les carottes et les betteraves. On récolte, on lave, on pèse et on charge les légumes. À tour de rôle, les filles se succèdent au marché et jouent les baby-sitters. Elles sont trop chou, ces tripates. Quand vient le moment de se quitter, on a l’impression d’avoir traversé une saison complète avec elles… en seulement deux semaines. Mille trips avec les tripates! Las, la roue tourne. Et de nouveaux invités de marque poussent les précédents. Les scoutes s’envolent, Annabelle reste encore un peu. Puis débarquent d’autres ex-WWOOFeurs du cœur: Christelle et Vincent (avec un épatant projet près de Nancy), l’indéfectible Alex de Périgueux, les néo-Dordognais Flo et Ophélia.

Cauchemar en cuisine

Les deux derniers ont été appelés en renfort en vue du marché gourmand. On a fait des essais plutôt concluants de terrine de carotte végétalienne et de gnocchis au basilic. Il faut récolter en conséquence. Louer une remorque frigo. Le mardi, on squatte la cuisine municipale et son piano de cuisson jusqu’à minuit. Le lendemain, le 12 août, est une journée marathon: marché de Villeneuve-sur-Lot le matin, transfert et installation de l’étal du marché gourmand l’après-midi. À 16h, gros coup de mou. Anaïs est difficile, Laëtitia est crevée, et moi aussi. Trop de tension accumulée, les nerfs craquent. La déprime guette. Éclate la scène de ménage dans la cuisine. Je ne pense plus qu’à laisser tomber, quand mon cousin Charles débarque à nouveau comme le cavalier blanc et prend la direction des opérations: découpe des tomates et du basilic, mise en place, distribution des rôles. Le moral repart, juste à temps pour le lever de rideau…

Carottes fanes - Ferme de Videau
Des carottes pour le marché gourmand

De l’eau dans le gaz

Ce premier marché gourmand de Villebramar, maintenu malgré le COVID-19, a tout pour réussir. Les exposants sont au rendez-vous et les premiers clients aussi. Je suis rincé, fébrile. Je comprends tout juste que cette opération, fût-elle rentable, est la mission de trop en ce pic de saison de maraîchage. Heureusement que j’ai mon cousin Charles, et les inoxydables Flo et Ophélia. Ils sont fringants, dans les starting-blocks. Tout est en place. Lorsque éclate l’orage. Un orage dantesque avec des trombes d’eau comme on avait pas vu depuis des lustres. Grêle, vent puissant. La vague déferle sur nous à l’horizontale. Le parasol devenu inutile, le gaz refuse de brûler, les gamelles prennent l’eau, la nappe est emportée… Après le gros de la tempête, la pugnacité de Charles produira une vingtaine d’assiettes de gnocchis poêlés. Trempés de la tête aux pieds, on se réchauffe, solidarité entre exposants oblige, avec le vin de Buzet d’un voisin que le déluge a privé de clients. Et on n’oubliera pas de sitôt ce coup du destin.

Objectif thunes

Il faut voir le bon côté des choses: la pluie est enfin tombée, après six semaines sans la moindre goutte, et le lac est un peu renfloué. Nous avons aussi un nouveau WWOOFeur, Étienne, envoyé par un copain maraîcher. C’est à nouveau la fête: Élodie et Sylvain, de très anciens copains qui habitent Marseille, vont passer une semaine à la ferme. Ils débarquent avec leurs deux enfants au milieu d’un banquet à Tombebœuf pour les 40 ans d’un voisin. Le lendemain, on lève une coupe à l’objectif des 500€ de chiffre d’affaire sur le marché, dépassé à Pujols. Cette thune fait oublier le fiasco des gnocchis! Puis le quotidien reprend, avec plein de nouvelles bonnes volontés: plantation des fraisiers, de blettes et de chicorées, pose de filets anti-insectes, récoltes, passage de campagnole. L’oïdium pullule, mais le pulvérisateur est en panne. Le mercredi suivant, tout le monde au marché. Sauf Laëtitia qui a réservé son après-midi (et celui du lendemain) pour une série de massages à domicile.

Plantation de blettes - Ferme de Videau
Il n’y a pas d’âge pour planter des blettes

Seul avec les haricots verts

Le dimanche 23 août, me voilà tout seul. Le WWOOFeur Étienne, les copains et leurs enfants sont repartis. Laëtitia et Anaïs ont pris la route pour le Vaucluse, chez mes parents. Évidemment, les récoltes prennent plus de temps (maudits haricots verts!). Il faut palisser les tomates de plein champ et transformer les invendus: coulis de tomate, poivrons en bocal, caviar d’aubergine. Je sème des navets et des carottes dans le compost de déchets verts à l’emplacement des oignons jaunes, après passage de la campagnole. Je sème aussi 600 mottes d’oignons primeur en caissettes, pour le printemps. Seul à la maison, je profite de la pluie pour me payer une journée de repos complète, seulement ponctuée d’un aller-retour au garage où m’attend le motoculteur enfin réparé. Pascale (ma tante) et Claude passent une nuit à la maison sur le trajet de leurs vacances. Le même soir, Anaïs fait son cinéma sur Skype: c’est l’heure du bain chez papy et mamie.

On a goûté pour vous

Début septembre, j’ai encore plein de boulot. Passage de rotavator et débroussailleuse en prévision des plantations d’automne, déplacement de lignes de micro-aspersion, buttage des haricots, palissage et entretien dans les tomates, aubergines, poivrons. Ramassage de tous les melons de plein champ aux feuilles ratatinées, qui finissent au compost. J’ai goûté les fruits: ils sont insipides. Je pose des filets anti-insectes sur les carottes après désherbage. Les récoltes sont longues, parfois jusqu’à la nuit. Idem pour les plantations, car il fait encore trop chaud en journée: laitues, blettes et choux-fleurs entre 19h et 21h. Mais je dois aussi finaliser le flyer du vide-grenier de Villebramar. Et me rendre à une réunion de l’asso du marché bio de Villeneuve-sur-Lot, puis à celle de la commission territoriale pour l’eau, en ma qualité de conseiller municipal. Le 2 septembre, Anaïs et Laëtitia sont de retour. Je commençais justement à m’ennuyer.

Vive les invendus!

Un peu d’air pur

Le COVID-19 n’a pas eu raison de la fête à Monbahus, où l’on mange des moules-frites en compagnie de Samantha et Michael. Au son du groupe de baloche et des auto-tampons, Anaïs en prend plein les yeux et les oreilles. À partir du 8 septembre, notre fille fréquente la MAM de Tombebœuf. Laëtitia en profite pour avancer sur la paperasse, les lessives, le ménage. Anaïs est emmenée chez le toubib pour son premier vaccin, puis chez le chiropracteur à Bordeaux. On réfléchit aux détails de la réhabilitation de l’auvent en serre bioclimatique, et on fait venir un charpentier du coin pour un devis. Marie-Madeleine, la maman de Laëtitia, est venue en renfort, mais blondinette est à bout de nerfs. La petite est difficile, et les nuits se font en pointillés. Le vendredi 11 septembre, un vol en ballon fort matinal (cadeau pour mes 40 ans) produit à point nommé l’effet recherché: une énorme bol d’air pur dans un quotidien pas toujours respirable.

Le Lot-et-Garonne en ballon

COVID-grenier

Le week-end du 13 septembre, les récoltes m’empêchent de participer à la modeste mais traditionnelle vendange chez le voisin Yves, et à la mise en place du vide-grenier annuel de la commune. À mon retour du marché de Pujols, Laëtitia souffre d’une réaction allergique à une piqûre d’abeille. L’ambiance est délétère, je me contente d’un aller-retour en poussette au village pour la fin du vide-grenier masqué (COVID-19 oblige). Lequel, paraît-il, a été un succès. Je dois m’échapper avant le nettoyage et le rangement de la halle. Entre bébé et surmenage, le comité des fêtes de Villebramar ne peut pas trop compter sur nous cette année. Le soir-même, c’est l’arrivée de Loïs, un ancien WWOOFeur en formation BPREA maraîchage qui a choisi d’effectuer un stage chez nous. On est très honorés. De le voir revenir avec un projet de vie bien ficelé si semblable au notre. De le voir revenir tout court! Loïs, on l’aime fort. Sérieux mais drôle, il a tout du gendre idéal.

Un rien l’habille

Mais le régime WWOOF, c’est fini. Un bon stagiaire est un stagiaire sur les rotules! Les missions s’enchaînent: campagnole et grelinette, désherbage et taille des fraises, arrachage des patates, épandage de compost, plantation de laitues et de choux pointus, conserves de tomates… Loïs s’en sort bien, car il a déjà un peu d’expérience. Et l’énergie de la jeunesse! Même au marché, il est impeccable dans son tablier «ferme de Videau». Faut dire qu’un rien l’habille, Loïs. À la maison, autre ambiance. Anaïs a la crève, et je dois la promener jusqu’à des heures impossibles avant qu’elle s’endorme. Laëtitia est au lit à cause des effets secondaires d’une potion anti-histamines. Ma belle-mère prend le train pour Poitiers le jeudi 17 septembre, après un séjour d’une semaine. J’ai du mal à imaginer comment, sans sa présence et celle d’un arpète, nous aurions pu nous maintenir à flot. Comme souvent, le timing est favorable aux coups de main providentiels.

Tri des oignons jaunes pour séchage - Ferme de Videau
Tri des oignons en toute plénitude

Récoltons sous la pluie

On ne faiblit pas. La saison est à la plantation d’une première série de mâche (environ 1500 plants) le 18 septembre, de presque autant d’épinards le 23 et d’une planche de persil le 24. Comme il pleut, on se rabat sur le tri des oignons pour séchage à l’abri du tunnel à matériel. J’avance sur la planification des cultures en 2021. Me renseigne sur les aides agricoles régionales (en l’occurence, le PCAE), pour financer notre projet de serre bioclimatique. Laëtitia se déplace pour quelques massages à domicile. Un autre jour, elle participe à un atelier portage de bébé. Puis s’autorise une après-midi sans enfant à la piscine avec une copine. Pendant ce temps, il pleut toujours. Les physalis sont superbes, mais on récolte dans la boue. Loïs trie les oignons. Il pleut et il fait froid. L’été s’est fait la malle! Les ouvertures latérales des tunnels sont définitivement fermées. Le 27, on lance la première flambée de l’année.

Tutos à tâtons

Le lundi suivant, on fait un inventaire, on prend des mesures et on visionne quelques tutos en prévision du chantier de la salle de bain à l’étage. On file acheter des plaques de plâtre et un rouleau de pare-vapeur. Laëtitia se rend ensuite dans un magasin spécialisé pour y négocier parquet, lambris, peinture, laine de bois et autres matériaux bio-sourcés pendant que Loïs me rejoint sur le nouveau chantier, interrompant son marathon de la grelinette. Les copains Max et Flo, de Dordogne, nous rendent visite. Issus de la même promo WWOOF que Loïs, ils fêtent avec nous la réouverture du restaurant de Tombebœuf en même temps que les retrouvailles. Puis on se sépare. Loïs retourne à son foyer, son BPREA et son projet d’installation. Dans le Béarn, peut-être? Pour nous, ça paraît bien loin. Là-dessus, mes parents atterrissent le dimanche 4 octobre, pour un séjour d’une semaine.

Laëtitia à la découpe placo - Ferme de Videau
Pin-up du placo

Un temps de cheval

Le temps est toujours à la pluie, et les récoltes dans la boue. En dehors de celles-ci, je déserte le jardin. À part un rendez-vous massage du coté de Moulinet, Laëtitia se trouve plus disponible avec Anaïs en crèche, mamie en cuisine et papy en homme à tout faire. Le chantier avance: on pose le parquet en liège, on monte la structure métallique et on visse les premières plaques de plâtre. Je me décide quand même à chausser mes bottes pour couvrir la mâche d’un petit tunnel plastique sinon la pluie achèvera de la noyer. Les épinards ne poussent pas non plus. L’an prochain, je fous tout sous tunnel. En plus de mes parents qui arrachent les tomates en plein champ, on bénéficie d’une main d’œuvre inopinée en la personne de Kristen et Pierangelo. Ces deux-là ont trouvé refuge dans le pré du voisin, avec leurs poules, leurs juments… et la roulotte qui leur sert de maison!

Le coup de la panne

C’est un mois plein de suprises. On déniche 2 kg de cèpes dans le bois voisin. Pierangelo, qui a bossé à l’INRA et créé une endive rose, semble connaître le règne végétal comme sa poche. Maman adore aller aux champignons avec Kristen. Je revends les potimarrons bio du voisin Philippe comme des petits pains avec ce climat propice aux soupes. Et puis, nos deux voitures tombent en panne, le même jour. Le fourgon repart avec une batterie neuve, juste à temps pour le marché de Villeneuve-sur-Lot auquel une représentante de WWOOF France est venue à la rencontre des 5 agriculteurs hôtes qui le fréquentent. L’après-midi, on récupère l’autre bagnole. La roulotte a continué sa route, mes parents sont retournés en Provence. On choisit de prendre le large, en famille, pour quatre jours de vacances bien mérités en Dordogne, pays de mystères, de forêts, et de fort pouvoir d’achat.

Brouettes de compost - Ferme de Videau
Gymnastique du matin

Trop chou

Lundi 19 octobre, rentrée de vacances, nous accueillons un ultime WOOFeur en la personne de Damien, qui échappe pendant les congés scolaires à son service civique dans une école près de Marmande. Complètement novice en matière de maraîchage, Damien a droit à la totale: des dizaines de brouettes de compost à charrier, des kilos de haricots verts à cueillir, des centaines de plants d’épinards à repiquer, des milliers de caïeux d’ail à trier. On dépasse le quota d’heures réglementaire, mais Damien en redemande. Pose mille questions. Et se paie à table. Pendant ce temps, le chantier de l’étage est au point mort. C’est qu’il faut rattraper le temps perdu au jardin avec le soleil revenu. On cravache. J’en oublie même le conseil municipal. Je vends mes premiers choux, avec succès. Le lundi suivant, on accueille Aurore, en formation BPREA maraîchage à Sainte-Livrade, qui viendra régulièrement cette année. C’est l’usine!

Les chauves près du poêle

Et ça continue: grelinette, campagnole, compost, plantation, reformation de planches, rempotages, semis… On fera une grande pause à partir de décembre, une fois que tout sera en place pour le printemps. En attendant, on caresse nos projets d’avenir: la salle de bain de l’étage sera prête avant Noël, promis. Et on attend les devis du charpentier et du maçon pour la construction de la serre à semis bioclimatique. Et l’appel à projet de la région qui jugera du caractère écologique de ce projet et nous permettra peut-être de le financer. Le sourire d’Anaïs est tous les jours plus craquant. Ses grands-parents maternels débarquent le 29 octobre et peuvent en témoigner. Sur son crâne encore chauve, un petit bonnet phrygien tricoté par une copine. Ça commence à cailler un peu. L’ambiance est à la fin de saison, le retour au calme près du poêle. On reforme le cocon en prévision du froid. Et tiens, c’est officiel, on reconfine.

Plantation pommes de terre - Ferme de Videau

En avril, tu perds le fil. En mai, t'es déjà en juillet.

Du 1er avril au 26 juillet 2020

Pfuit, quatre mois se sont écoulés depuis la dernière chronique de ce blog. Quatre mois de plus pour la petite Anaïs, née le 26 février juste avant le confinement, qui mobilise toute l’énergie de sa maman et refuse toujours de prendre le biberon. Pour Laëtitia, c’est un boulot à plein temps. Pour le papa, le jardin est comme un deuxième bébé dont il faut s’occuper chaque jour. Quand la belle saison revient, le temps libre se fait la malle. L’épidémie de coronavirus bat son plein, et la visite des parents, beaux parents, copains et WWOOFeurs est reportée. En bref, on est débordés! Heureusement, bébé et plantules poussent avec entrain. Et de cette époque agitée, nous n’avons pas manqué de noter les rebondissements dans notre carnet de bord.

Promenade à la Ferme de Videau
La ferme de Videau au détour du sentier (photo Céline Morançay)

Avril, c’est le début de la saison des fraises ciflorette que nous avions plantées en septembre. Résultat, elles sont délicieuses, bien que moyennement productives. C’est une année spéciale pour les fraises, d’après le voisin Garonnais qui en produisit à échelle industrielle. Il fait anormalement chaud: 24°C. J’ajoute une mention «stock très limité» dans l’email hebdomadaire de commande de paniers de légumes, car les fraises s’arrachent bien trop vite. À la ferme, d’abord, et aussi à la ferme de Nicoy de Pujols, chez Cathy et Michel Artisié, où je livre tous les dimanche pour compenser la fermeture du marché. En début de semaine, je livre quelques habitants de Villebramar. Le mercredi, l’ami vigneron Jacques Réjalot réceptionne quelques paniers de légumes à Tonneins pour ses voisins. Je troque le sien contre des bouteilles. On se débrouille comme on peut.

Le chantier pommes de terre se profile. C’est évidemment le moment que choisit le motoculteur pour tomber en panne. Le 11 avril, Laëtitia me file un coup de main pour planter 100kg de tubercules. J’ai récupéré ma machine et j’attelle une paire de socs flambants neufs, mais dans notre sol lourd en dévers, je n’arrive pas à butter les rangs correctement. Crise de nerfs. Finalement, le lendemain, je suis bien obligé de butter à la main ces 400m2 de pommes de terre. Nouveau chantier: le 17 avril, Sarah m’épaule pour la plantation des oignons. Nos voisins ont accepté de nous prêter leur stagiaire, et grâce à ce mercado paysan nous repiquons 2000 mottes dans la journée. Vite, vite, la météo annonce de la flotte! Le soir même, un orage éclate. Je fais le V de la victoire. Sarah est épatante, elle reviendra: on plantera des aubergines, des poivrons, on repiquera des tomates et des fleurs.

Barquettes de fraises ciflorette

Le 23 avril, je livre mes premières commandes depuis cagette.net, une plateforme de vente directe. La commune de Pujols (47), toujours privée de marché, m’a sollicité pour rejoindre un groupe de producteurs. Dans ce drive improvisé, on distribue des paniers de légumes, œufs, fromage, miel, confitures… Est-ce un nouveau modèle pour l’après COVID? Une chose est sûre: quand les marchés reprendront (s’ils reprennent), je vais manquer de légumes, car mon stock n’est pas extensible à l’infini. Tous, on navigue à vue. Mais on garde le contact avec nos clients. Le lendemain matin, c’est relâche. Promenade avec Anaïs, un peu d’écran, et cuisine en famille. L’après-midi à la ferme de Caillou, cueillette et préparation d’extrait fermenté d’ortie et consoude (purin), en contrepartie d’un “emprunt” de stagiaire pour mes propres travaux à la ferme. On boit l’apéro tous ensemble, malgré le confinement.

Fin avril, les aubergines sous abri ont manqué d’eau et font la gueule. Dehors, le temps est passé de la canicule à la pluie permanente: il pleut, il pleut, il ne fait que pleuvoir. Près du lac, la pompe déconne à nouveau et avale de l’air, malgré le démontage et remontage complet des raccords avec pâte à joint. Les pucerons ont fait une entrée fracassante dans les concombres. Bref, c’est la déprime. Qui ne dure jamais longtemps: le 3 mai, c’est la réouverture du marché de Pujols (47) et je vends tout mon stock, dont des pots de basilic grec à repiquer. Les paniers de légumes ont la côte et je me réjouis d’avoir réussi mes carottes, dont les bottes s’arrachent. J’ai nettoyé la crépine de la pompe, plus de problème. Alexandra, notre pote de Périgueux, est de passage à la ferme. Et le beau temps est revenu, 26°C au thermomètre. Comme notre moral, d’un extrême à l’autre!

Retour au marché bio de Villeneuve-sur-Lot (photo Céline Morançay)

Lundi 11 mai, c’est la fin du confinement. Anthony est sur place à 8h pour achever sa dernière semaine de stage dans le cadre de son BPREA. On sème des haricots, du soja, des carottes. On plante des melons, des concombres, des laitues. On arrache les blettes, les fèves (qui n’ont rien donné, la faute à la pluie?), on désherbe, on paille. Je vais tout seul au marché bio de Villeneuve-sur-Lot, qui vient de rouvrir, et où j’ai peu de marchandise, à part des laitues et de jolies bottes de betteraves. Trop facile, je vends tout. On cuisine avec Alexandra: carrot-cake et shortbread aux fraises (j’ai une super recette). Le samedi 16 mai, on rend enfin visite à deux ex-WWOOFeurs, Flo et Max, lesquels se sont installés en Dordogne dans une yourte et sur un terrain qu’on leur prête. En bon pote âgé, je donne quelques tuyaux pour le jardin.

Le 18 mai, je reçois la contrôleuse d’Ecocert pour un audit annuel. Tout ce qui a été semé ou planté après le 2 mai 2020 peut désormais recevoir la mention «agriculture biologique». Anaïs est née en février, elle fait donc exception, même si son environnement reste avantageusement préservé. Son lait maternel est un modèle du genre, et n’est que rarement pollué par de la nourriture industrielle. J’ai hâte qu’elle avale sa première purée de carottes du jardin. Elle est trop mignonne. Elle a les yeux et le sourire de sa mère. Le 20 mai, nouveau rendez-vous chez la sage-femme. Anaïs refuse toujours obstinément le biberon. Une absence de Laëtitia, partie livrée des paniers de légumes à Pujols, tourne au drame: Anaïs n’accepte aucun des récipients en plastique que je lui tends. Le confinement n’est plus qu’un souvenir (pour l’instant) mais la maman et son bébé son presque cloîtrées à domicile.

Gâteau aux fraises - Ferme de Videau
Des fraises pour fêter les 3 mois d’Anaïs

Le 21 mai, arrivée des parents de Laëtitia. Anaïs est confiée à sa grand mère pour des promenades à visée somnifère et François, comme d’habitude, exécute quelques bricolages et installe des moustiquaires aux fenêtres de l’étage. Le 23 mai, Edith de Moulinet me file un coup de main pour planter les tomates, tomatillos, physalis et aubergines de plein champ: 250 plants. Max, Flo et Ophélia font une descente depuis la Dordogne pour m’aider à butter une deuxième fois et pailler les pommes de terre. Encore une grosse journée. L’apéro du soir chez les voisins à Monbahus fait l’effet d’un coup de bambou. Le dimanche soir, on est invités chez les copains de Lou Cornal pour un repas paysan, histoire de compenser l’annulation pour raison sanitaires de la journée portes ouvertes de la ferme. Je récolte les premières courgettes et les premiers concombres. Au marché, j’encaisse entre 200 et 250€, à chaque fois. Les paniers à la ferme, environ 100€ par semaine.

Le 2 juin, une mini-pelle est à la ferme pour prolonger la tranchée d’évacuation des eaux pluviales de la grange vers le lac. Mine de rien, des aménagements avancent, mais le jardin prend tellement de temps que les autres chantiers sont au point mort, avec ou sans coup de main. Laëtitia est déprimée, elle se sent prisonnière, privée de vie sociale. Anaïs n’est pas facile à vivre. C’est un jour sans. Je promène notre bébé pendant que maman se repose. Deux jours plus tard, la déprime change à nouveau de camp: des larves de taupin (ou des mulots?) s’en prennent aux aubergines qui crèvent les unes après les autres, j’en suis malade. La plantation du basilic tourne court. Les doryphores se multiplient dans les patates. Rien ne va. Le vendredi, enfin, on peut faire la grasse mat’ jusqu’à 8h30. Mes parents débarquent le 7 juin, on va sans doute pouvoir souffler.

Compost de déchet-vert - Ferme de Videau
En famille dans le compost de déchets verts

Le planning est bien garni: mamie récolte les premiers haricots verts et les fraises, papy taille les bambous et le figuier. Il faut pailler les arbustes, les tomates de plein champ, les melons. Palisser les aubergines et les poivrons. Ramasses les doryphores avant de les brûler. Tous ensemble, on prépare un semis de sorgho en épandant plusieurs dizaines de brouettes de compost de déchet vert dans le tunnel n°4. Chaque année, je choisis de sacrifier une serre en n’y installant aucune culture, seulement des engrais verts, pour bien préparer la saison prochaine. On confie la cuisine à mamie. Finalement, mes parents repartent le lundi 15 juin. Mais les visites se succèdent: Sabine et Gildas venus chercher des carottes à vélo, Cécile et Alexandre dont le chien s’est enfui à Videau, la copine Sarah pour un séjour prolongé… Laëtitia refait le plein de lien social. Et se paie même le luxe de deux clientes pour ses massages bien-être, assez sympas pour se déplacer et garder Anaïs à tour de rôle.

Dimanche 21 juin, un grand jour! Juste le temps de rentrer du marché, d’engloutir le chouette couscous de Sabine et je file à Marmande cueillir nos premiers WWOOFeurs post-confinement. Encore une fois, bonne pioche. Roxanne, Céline et Loup forment une bande de copains et une équipe d’enfer. Je sens le potentiel, car j’ai le nez fin. On a eu un mois de juin bizarrement trop frais, mais la chaleur est de retour et les premières activité démarrent sous le cagnard: désherbage, ramassage des doryphores, pose d’un voile d’ombrage sur les tomates. On teste la campagnole prêtée par Benjamin, un copain maraîcher. Il s’agit d’un genre de grelinette équipée de contre-dents qui permet d’ameublir le sol sans trop d’efforts. Le lac est envahi d’algues et la pompe fait encore des siennes. J’envoie Loup et Roxanne sur un bateau gonflable à la pêche au varech, pendant que Céline m’accompagne au marché. Quel bonheur d’avoir de la compagnie!

Campement wwoofing - Ferme de Videau
Les WWOOFeurs sont de retour! (photo Céline Morançay)

Manoue revient nous rendre visite pour s’occuper de sa petite fille. Laëtitia emmène sa chaise de massages Amma assis à l’EHPAD de Villeneuve-sur-Lot. Elle n’y fait pas de vieux os car Anaïs n’accepte toujours ni le biberon, ni la pipette, ni la cuillère, ni aucune de nos ruses de sioux pour seconder sa maman. Avec les WWOOFeurs, on se consacre au maraîchage. On récolte jusqu’à 15kg de haricots verts. On arrache l’ail. Ces trois-là commencent à bien se débrouiller. J’en profite pour commander 250 stolons de fraise bio, à planter en août. À nouveau, la pompe marche sur trois pattes. On remplace le tuyau d’aspiration, c’est pire. Je me résous à démonter le mécanisme, et découvre la turbine bouchée par du vieux foin. Que d’heures perdues! Pour la pâtisserie, c’est autre chose, on ne compte pas. Il se récolte encore suffisamment de fraises pour un bavarois. Le 26 juin, on fête les 4 mois d’Anaïs. Le 29 juin, ça fait pile 3 ans qu’on a acheté la maison.

Ce jour-là, nous sommes occupés à préparer la parcelle des poireaux et voyons le voisin Yves emprunter le chemin communal avec sa canne. Son tracteur a chaviré dans un fossé, sa main gauche est rouge de sang. Au urgences de Marmande, on le relâchera à 3h du matin avec quelques points de suture. Quelques heures plus tard, de bon matin, Yves a appelé du renfort et le tracteur est ramené à la maison, car l’herbe, cette idée fixe, n’attend pas. Il faut tondre, et tondre encore. Il faut dire que chez nous, c’est bien moins rigoureux: la prairie est envahie d’indésirables qui nous arrivent à la taille. Garonnais passera le broyeur… un de ces jours! En attendant, on court ailleurs: le 1er juillet, record de vente battu au marché bio de Villeneuve-sur-Lot en compagnie de Loup avec 424€ dans la caisse, et c’est aussi la première visite au marché pour Anaïs dans le porte-bébé de sa maman.

Plantation laitues - Ferme de Videau
On désherbe, on sème, on plante… et on arrose (photo Céline Morançay)

Roxanne a moins de chance, et doit courir derrière le fourgon alors que je prends la route pour le marché de Pujols à 6h45 du matin. Persuadé qu’elle est restée au lit, je n’entends pas ses cris dans le rétro, j’accélère et la renvoie à sa grasse mat’. À part ça, les journées se suivent et se ressemblent. Ophélia, Max et Flo sont à nouveau de passage. On sème, plante, on palisse, on taille, on arrose, on traite (contre l’oïdium, les pucerons, la pyrale du buis…), on débroussaille, on désherbe, on récolte, on bricole… et à table on s’en met plein la lampe. À partir du 6 juillet, nouvelle équipe de 3 WWOOFeurs: Anne, Luce et Flo succèdent aux trois larrons du mois de juin. La barre est haute! Vu le contexte sanitaire, une cure d’ail s’impose. Il nettoyer et trier les têtes avant de les mettre à sécher sur des claies à prunes. J’ai d’autres projets: plantation de choux et d’artichauts, quand le motoculteur tombe une énième fois en carafe au milieu du champ.

Les copines Anaïs et Oana, de Montpellier, font un séjour à la ferme. J’ai besoin de lâcher du lest, et saute sur la proposition de promenade à vélo jusqu’à Miramont-de-Guyenne. Lundi 13 juillet. Le motoculteur est au garage. Pour moi, c’est comme un dimanche, après tout. Bonne nouvelle, enfin: les stolons de fraise bio sont arrivés par la poste, je les emmène chez Benoît, mon horticulteur préféré, qui va les repiquer en godet jusqu’à la plantation définitive. À cet emplacement, on épand du fumier de cheval d’un haras voisin, du compost de déchet vert, on passe la grelinette. La prochaine saison des fraises sera une réussite ou ne sera pas! Laëtitia se rend chez ses parents près de Poitiers pour une semaine. À la réunion du comité des fêtes, on décide d’annuler la fête de Villebramar. Mais on maintient le marché gourmand, premier du genre, le 12 août. Il va falloir que je réfléchisse sérieusement à mon étal de plats végétariens. J’ouvre quelques bouquins de recettes.

Passage tracteur Kubota - Ferme de Videau
Le motoculteur est en panne, on me prête un petit tracteur Kubota (photo Luce)

Le 17 juillet, assisté de Flo, j’aménage enfin un regard à mi-chemin de l’évacuation d’eaux pluviales vers le lac, pour y brancher la descente du toit de la maison. C’est un petit pas pour les travaux publics, mais un grand pas pour la ressource en eau. Flo creuse aussi une tranchée qui reliera les lignes de goutte-à-goutte dans les haies champêtres. Pour la première fois, je livre des légumes au nouveau resto de Pujols, à tendance végé et bio. À mes heures perdues, je planche sur la communication du marché gourmand de Villebramar: flyers, affiches, communiqué de presse envoyés aux radios, journaux, offices de tourisme. Le COVID-19 rôde dans les parages, on annonce un cluster du côté de Bordeaux… Serait-ce un coup d’épée dans l’eau? Je suis une peu déboussolé. Les WWOOFeurs sont toujours aussi chouettes, l’invitation à un ciné de plein air chez les voisins est une aubaine, il n’empêche: l’absence de Laëtitia et Anaïs, en vacances à Poitiers, fait comme un trou dans l’univers.

Le 21 juillet, je suis toujours sans nouvelles du motoculteur et je choisis de me rendre au garage pour en avoir le cœur net. J’ai connu des mécanos plus professionnels mais celui-ci me garantit que les pièces sont commandées, et rattrape le coup en me prêtant un petit tracteur Kubota. Je vais donc pouvoir préparer la parcelle des choux. On épand du compost de déchet vert, dont j’ai refait le stock en me faisant livrer deux bennes de 13 tonnes chacune. Encore quelques passages de grelinette, d’autres passages de campagnole que, conquis par l’essai quelques semaines plus tôt, j’ai finalement acheté, et on sera fin prêt pour la plantation de crucifères. Luce et Flo auront vu le début, mais n’en verront pas la fin. Ils partent vers de nouvelles aventures (et des visites d’apparts dans la région). Entre temps, sans doute pour ne pas me m’abandonner à mon triste sort, Laëtitia est rentrée de Poitiers avec Anaïs. Et la ferme de Videau de retrouver ses cris, ses pleurs, ses engueulades et ses râleries… et les sourires désarmants d’Anaïs, qui prend désormais sa purée de carottes du jardin!

Tulipe d'Agen à Villebramar - Ferme de Videau

Premier symptômes du printemps

Du 1er au 29 mars

Alors voilà, nous sommes maintenant trois à la ferme. Depuis la naissance d’Anaïs, nous avons une nouvelle colocataire. Une invitée de marque. Et ce n’est pas une sinécure! Certes, Anaïs prend moins de place qu’un WWOOFeur. Elle mange moins qu’un WWOOFeur. Seulement, elle le fait plus souvent. Environ toutes les 3h, et même au milieu de la nuit. Et faut pas compter sur le moindre coup de main, hein. Même pas pour mettre le couvert. Ni pour rentrer du bois, fût-il petit. Pour l’instant, l’investissement semble peu fructueux en terme de main d’œuvre. L’amour, cependant, annule ce solide pragmatisme. L’amour nous fait perdre les pédales. Avec Anaïs, on est dans notre bulle, un genre de doux confinement. Ses yeux, ah, ses yeux! nous font oublier le reste. Quoi, quel virus?

Mardi 2 mars, nous tentons d’échanger avec la MSA à propos du congé paternité auquel j’ai droit. Il pleut toujours, j’ai l’impression que ça fait des mois. Une tentative de semer des carottes avec ce nouveau semoir Sembdner 4 rangs d’occase échoue lamentablement dans le compost détrempé. On est mieux sous les nouveaux tunnels, et j’y aménage une nouvelle butte. Mais il pleut toujours pour les récoltes. Le soir venu, je vais chercher belle-maman à la gare de Marmande. Manoue est grand-mère pour la première fois, c’est une rencontre émouvante. Le lendemain, après le marché, la bande habituelle (Sabine, Sandie, Damien et Gildas, leur enfants) vient filer un coup de main pour la mise en place de protections anti-gibier sur les arbustes de la haie plantée en novembre. Il fait un temps à boire un chocolat chaud près du feu. La maison est pleine d’enfants.

Protection anti-gibier sur arbuste
Protection anti-gibier… et un jeune arbuste qui débourre

Avant le week-end, j’ajoute une nouvelle butte au tunnel n°6. J’éclaircis les carottes, celles qui ont été semées en décembre. Je repique le basilic et je sème des fleurs: nigelle de Damas, cosmos, œillet d’Inde, pavot de Californie, lunaire, que je planterai au milieu des légumes et qui, en plus d’égayer (qui ne conçoit pas un jardin potager sans fleurs?), attireront les insectes auxiliaires. Arrivée par la route de beau-papa, qui découvre lui aussi sa petite fille. C’est à ce moment que le thermostat du chauffe-eau décide de nous lâcher. Le dépanneur du coin a la pièce en stock, ouf! Samedi, j’emmène Michael et ses kids au 1er salon de la bière artisanale de Damazan organisé par l’ami Jacques Réjalot. J’y retrouve aussi les copains de la brasserie In Taberna de Monflanquin qui font des bières houblonnées comme je les aime. Pourquoi ressortir ma panoplie du brasseur amateur quand on est si bien servi en Lot-et-Garonne?

Question bière, on remet ça le dimanche au Old Lord Raglan, le brewpub de Montignac-de-Lauzun. J’ai ajouté une butte au tunnel n°5, et je n’arrive qu’à la mi-temps de la rencontre Écosse-France. Un rugbyman tricolore vient de balancer son poing dans la figure de l’arbitre. Nous, on fête enfin l’arrivée d’Anaïs avec une pinte de real ale. À cet instant, on ne se doute pas encore que ces moments de convivialité seront les derniers avant longtemps. La vie continue, comme d’habitude. À part que les nuits sont plus courtes. Mais les beaux-parents sont là pour la semaine, ils rendent pleins de menus services: courses, réparations, approvisionnement en bois de chauffe, déménagement de la chambre du rez-de-chaussée, convoyage d’un chargement de bambous depuis Tombebeœuf, etc., ça soulage. Au jardin, sous la serre, je m’escrime avec notre terre argileuse. Les dernières buttes dans les nouveaux tunnels sont enfin achevées.

Passage de rotavator
Travail du sol dans terre argileuse

Épinards, laitues et courgettes sont prêtes chez l’horticulteur du Temple-sur-Lot avec lequel je travaille. Je débroussaille: l’herbe autour des tunnels, et une partie de l’engrais vert (un mélange moutarde/seigle) en plein champ, que je couvre d’une bâche d’ensilage pour occultation. Vendredi 13 mars, Manoue et Laëtitia conduisent Anaïs chez l’ostéo à Villeneuve-sur-Lot. On mange un poulet rôti (de chez les copains de la ferme de Lou Cornal) en famille, et c’est la première balade en poussette, car on commence à voir le soleil. Ce week-end-là, laitues, épinards et betteraves sont plantés. La grelinette est passée dans les deux nouveaux tunnels. Le coronavirus est en France, c’est officiel. Mais on vote comme d’habitude au premier tour des élections municipales, et l’unique liste dont je fais partie est élue tout de suite. Maraîcher, papa et conseiller municipal: j’ai maintenant trois casquettes.

Lundi 16 mars, je traverse une bonne partie du département jusqu’à la ferme de Christelle près de Casteljaloux, où sont stockés mes plants de pommes de terre, arrivés quelques jours plus tôt de Bretagne après une commande groupée. Entre petits maraîchers bio, on a toujours une foule de choses à se dire, et on se fait la bise comme d’habitude, sans plus de précautions. Le lendemain, les annonces alarmistes du gouvernement et le masque porté par l’ostéo venue manipuler Anaïs me font réaliser la légèreté de cette expédition aux patates. Avec peu de légumes, je renonce à aller au marché bio de Villeneuve-sur-Lot. Début du confinement, et fin du train-train habituel de la vente directe pour les agriculteurs comme moi. En attendant, j’ai étalé mes 100 kg de plants de pommes de terre sur des claies pour qu’ils germent. C’est toujours ça de sauvé.

Balade en poussette
Première balade en poussette.

Mercredi, jour de marché, je vaque donc à des occupations moins commerciales que prévu: désherbage, perçage d’une toile de paillage pour les courgettes, semis direct de haricots verts, construction d’un abri pour moutons… quand Sabine me propose de repiquer des jeunes plants de physalis et de basilic qui lui restent sur les bras. Pour la première fois, je me rends donc à Tombebœuf avec mon attestation en poche, songeant aux copain parisiens dans le confinement qui ont perdu le luxe de ces promenades au grand air. Jeudi, le gyrobroyeur du voisin Yves semble faire un drôle de bruit. Et pour cause, celui-ci vient de pulvériser le tuyau d’évacuation des eaux pluviales caché dans l’herbe! Nous voilà pris en défaut d’entretien de la pelouse. Il est vrai que c’est le cadet de nos soucis, mais j’ai une excuse: il manque une pièce à la débroussailleuse.

Vendredi 20 mars, relâche. Papa promène sa fille, pour libérer une poignée d’heures de sommeil à la maman. J’ai des coups de fil à passer: les parents, les frangins, les copains, ont tous des histoires de confinement et méritent quelques nouvelles de cette nouvelle vie avec notre petit bout. Et c’est pareil pour l’ensemble des abonnés à notre newsletter: copains, famille, ils méritent quelques nouvelles, bonnes et moins bonnes: avec les restrictions, la journée des tulipes est annulée. L’inauguration du nouveau numéro de la revue Le Citron, consacré à la ferme de Videau, est reportée. Et l’avenir paraît bien incertain, si la vente des légumes sur les marchés venait à être bloquée. Je réfléchis à la manière de mobiliser un peu plus les clients des paniers de légumes à la ferme.

Balade en écharpe de portage
Balade en écharpe de portage.

Laëtitia passe le plus clair de son temps avec Anaïs. Entre deux tétées, je lui offre une promenade dans l’écharpe de portage. Mais j’ai fort à faire au jardin: le travail du sol dans les tunnels n’en finit pas de finir. La plantation des courgettes est repoussée tous les jours. J’emploie la grelinette. Je passe et repasse le rotavator, un outil de faible valeur agronomique, mais qui permet de se sauver de certaines situations. J’installe un tunnel nantais sur les haricots verts pour les hâter. Je raccorde l’irrigation dans les fraises, qui vont en avoir besoin: c’est le printemps, mais on se croirait en été. Du coup, je retire les bâches d’occultation qui couvrent depuis plusieurs semaines les anciennes planches d’engrais vert pour qu’elles ressuient au soleil et au vent. Deux fois par jour, je vide le contenu de quatre arrosoirs sur un semis de carottes.

Laëtitia prend le temps de répondre aux nombreux messages de sympathie, cadeaux et participations à notre cagnotte de naissance. On a prévu un faire-part, mais le confinement a franchi un nouveau palier et les bureaux de Poste sont fermés. Les marchés de Villeneuve-sur-Lot, ainsi que celui de Pujols sont annulés. Suivent de nombreux échanges d’emails entre exposants. La commune de Villeneuve propose de dresser une liste des producteurs. Certains (j’en suis) réclament la réouverture à certaines conditions pour se sortir de la distorsion de concurrence exercée par les grandes surfaces qui restent ouvertes, elles. En attendant, la mutualisation de nos informations est bien relayée: le nombre des abonnés à la commande de paniers de légumes hebdomadaire de la ferme de Videau explose.

Blettes, carottes, laitues sous abri
Confinement: comment écouler blettes, carottes, laitues?

Le 26 mars, je complète une dérogation de sortie et je m’équipe davantage en matériel d’irrigation, en terreau et en toile de paillage du côté de Tonneins et Marmande. Le lendemain, je plante enfin les courgettes sous abri, et les cardons arrachés chez la voisine Huguette. Je déplace le magnolia offert par Aurel et Nico, lequel avait les pieds dans l’eau, et installe le cerisier du Japon offert par Sandrine. C’est un avant-goût de la grande valse des plantations d’avril. Mais ces centaines, ces milliers de plantes en pot ne sont rien en comparaison de notre unique jeune pousse. Avec Anaïs, on profite de cette nouvelle vie à trois. Premier Skype avec les grands parents provençaux, qui finalement ne viendront pas nous rendre visite en avril, confinement oblige. Heureusement, tout le monde va bien. On n’a aucun symptôme. On est juste complètement gagas.

Anaïs - Ferme de Videau

Vous m'en mettrez 2,8 kg

Du 2 au 29 février 2020

Le mois de février s’annonce comme un mois riche en événements. On arrive certes à un moment charnière dans l’année, celui du redémarrage de la saison de maraîchage. Surtout, le ventre de maman s’est beaucoup arrondi et nous attendons avec impatience, et aussi pas mal de trac, un départ prochain à la maternité. Il y a assurément du printemps dans l’air, même si le temps est presque toujours à la pluie. Idéal pour l’arrivée d’un petit poisson, non? De toutes façons, il en faudrait plus pour doucher nos projets d’avenir.

Les carottes que j’avais semé dans un compost de déchets verts sous bâche sont en train de lever. Je remplace le plastique par un voile de forçage. Je m’attaque à l’aménagement des deux nouveaux tunnels, édifiés le mois précédent: il s’agit de pelleter la terre des allées à l’emplacement des nouvelles buttes. C’est un exercice plutôt bon pour le cœur, désastreux pour le dos. Ce dimanche, c’est la conscience sportive tranquille que j’assiste au choc France-Angleterre (c’est du rugby) pendant le désormais hebdomadaire apéro du dimanche soir au golf de Tombebœuf.

Les parents de Laëtitia sont à la maison. Beau-papa installe une main courante dans l’escalier, et d’autres menus bricolages dont la date de réalisation s’éternise dans un planning trop encombré sont achevés. Nous avons rendez-vous avec un représentant de l’association Marché des Producteurs de Pays du Lot-et-Garonne, dont le label intéresse le comité des fêtes de Villebramar pour son marché nocturne prévu à l’été 2020. Je passe commande de bâche plastique pour l’ouverture des serres, et pour la création de petits tunnels nantais (qu’on appelle aussi “chenilles”) pour les fraises et les patates primeurs.

Tunnels nantais - Ferme de Videau
Tunnels nantais pour les fraises

Et puis, il y a bébé. Huguette nous a fait cadeau d’une adorable couverture en laine tricotée main. Laëtitia n’en finit plus de trier et de ranger les petits effets personnels, les crèmes et les onguents, les langes et autres couches lavables de notre future. Mardi 4 février, c’est l’avant-dernier rendez-vous avec la sage-femme. Le lendemain, les valises qui nous accompagneront à la maternité sont prêtes. Et un jour plus tard, j’assiste au cours de préparation à l’accouchement avec d’autres papas. C’est un curieux moment d’intimité partagé. Prêts, les papas? Les mamans ont l’air d’y croire.

Ces jours-ci, je suis dans le plastique jusqu’au cou: le voisin Garonnais m’embauche pour couvrir ses fraises. Je fais pareil à la maison, et je songe déjà aux jolies barquettes que je vendrais au bord de la route. Puis je commence la mise en place des ouvertures de tunnels. Avec l’arrivée des copains Leila et Guillaume depuis Vincennes, le samedi 8 février, j’ai du renfort pour installer l’irrigation dans les mêmes tunnels, pour planter une première série de pommes de terre primeur sous chenille, et pour semer une dernière série d’oignons jaunes. C’est la première fois que Leila, qui démarre une formation de paysagiste, sème quelque chose. On promet à tous les deux d’envoyer des photos.

Pommes de terre primeurs - Ferme de Videau
Plants de pommes de terre primeur

Mercredi suivant, à l’issue du marché bio, on se retrouve avec Sabine, Sandie, Gildas et Damien au nouveau restaurant Les allées gourmandes sous l’ancienne halle de Villeneuve-sur-Lot. C’est une tradition dans la bande, de s’offrir une bonne table avant la naissance d’un enfant. On a tout de suite aimé l’idée, tu parles. C’est notre sortie en ville de l’année, on est chics et beaux, et pas sûr que ça se reproduise avant une bonne paye. Avec Sabine et Damien, fils de paysans, on évoque la différence de vues entre générations d’agriculteurs. On se sent plus pragmatiques, moins militants. Résignés, peut⁻être? Ou moins prosélytes. Nous prêchons par l’exemple. En tous cas, on a bien mangé.

Le lendemain, retour au jardin: l’installation de l’irrigation et des ouvertures de tunnels, c’est fini. Dans le dernier tunnel il reste quatre buttes à aménager. C’est pas gagné: après un passage de grelinette, une partie du terrain n’est qu’un champ de mottes. C’est dur comme du béton en surface, détrempé en dessous. Alors, il faut attendre. Que ça sèche. Puis arroser. Attendre encore. Et travailler la terre à nouveau. C’est ainsi, ai-je appris en deux ans, qu’il faut composer avec l’argile. Par contre, là où l’herbe a beaucoup poussé depuis l’automne, la terre se défait facilement. L’argument des couverts végétaux prend tout son poids. À reproduire, à tout prix.

Création buttes de culture - Ferme de Videau
Fier de ses buttes

Lundi 17 février, un résultat d’analyse montre un excès d’acide urique chez Laëtitia. Plongé dans un roman d’Alexandre Dumas, je ne peux m’empêcher de penser à la crise de goutte qui terrassa Mazarin. C’est sans doute moins grave, et c’est le cœur plutôt léger que nous recevons Anaïs et Julien, montpelliérains sur la route de Biscarosse, pour déjeuner. Le lendemain, je découvre la ferme de mon voisin Philippe, dont les potimarrons verts Iron Cup se sont rendus indispensables à mon pauvre étal de marché, seulement composé de laitues, épinards et blettes, en pointillés. Je revendrai donc des potimarrons. Et je ronge mon frein. Le printemps sera formidable… quand viendra le printemps!

Les récoltes sont donc vite expédiées, mais j’ai d’autres occupations: au jardin, je maçonne de petites plateformes en carreaux de terre cuite de récup’ pour y poser des cuves de 200L dans lesquelles on plongera l’arrosoir des semis. Je dresse enfin l’inventaire du matériel apporté par le voisin Garonnais depuis le début (arceaux de serre, asperseurs, etc.). Je lui remettrai à la première occasion, en priant pour que la facture ne soit pas trop salée. Je m’attelle à la construction d’un genre de niche, un abri pour deux moutons importés du cheptel de Sabine, lesquels feront de précieuses tondeuses. Enfin, il y a la taille d’hiver: Laëtitia, enceinte jusqu’au yeux, m’aide un peu à raccourcir les buis, le noisetier, les rosiers…

Jonquilles - Ferme de Videau
Dans les bois, les jonquilles sont en avance

Et puis, il y a le petit bois de Seyches de nos amis, dans lequel on nous offre une concession, et que les arbres abattus l’hiver dernier attendent toujours d’être débités. Je fais le plus gros. Le 21 février, on reçoit Sandrine et Thierry, un agriculteur rencontré le mois précédent, et j’obtiens une foule de conseils pendant la visite de notre modeste domaine, notamment sur l’emploi des engrais verts. Le week-end c’est au tour de cette chère Marie de nous rendre visite depuis Paris. Marie est une habituée qui sait notre musique. Elle apporte de bonnes bouteilles et une boîte de chocolat noir pour mon anniversaire. À blondinette, elle offre un sweat «blondinette».

Dernière semaine de février. Les déplacements de Laëtitia vont un train de sénateur et le dénouement paraît proche. Chacun de mes chantiers peut-être interrompu à tout moment et je guette mon téléphone y compris à l’autre bout du jardin. Ce sont des moments d’une douce tension, heureuse. Retour à Seyches. Michel veut planter une haie champêtre sur la propriété de ses parents, mais je ne suis pas disponible le lundi, j’ai des salades à planter, des semis de basilic à installer au chaud chez le voisin. Mardi, il pleut un peu, on plante quand même. Puis il pleut carrément, c’est pas une partie de plaisir. La centaine d’arbres repiqués ce-jour-là est récompensée par un poulet rôti, c’est tout ce qu’il me faut.

Mercredi 26 février, au matin. Laëtitia a eu des contractions toute la nuit. À 7h, je m’apprête à décoller pour le marché avec ma récolte mais deux coups de fil à la maternité en décident autrement. Seulement 3h après, la petite Anaïs voit le jour à Villeneuve-sur-Lot, et je ne peux m’empêcher de songer, en soupesant ses 2,8kg d’or pur, à mes 6,5kg d’épinards qui n’iront plus au marché. C’est une journée hors du temps, floutée par l’émotion et la fatigue, dans un lieu étrange et aseptisé, à l’opposé de notre rustique et chaleureux chez-nous. Pendant quelques jours, avant le retour d’Anaïs à la maison, nous dormons tous ensemble à l’hôpital. C’est d’un exotisme total.

Les visites se succèdent au chevet de la maman. Je fais de nombreux allers-retours, puisque à la ferme c’est business as usual, ou presque: il y a les paniers de légumes des clients, les épinards qui trouvent finalement preneurs chez les membres du cours de gym, et je veux planter les dernières pommes de terre primeur avant l’arrivée d’Anaïs chez elle, et le grand inconnu qui se trouve derrière. Dimanche 29 février, on est rentrés. Dans la maison, le thermomètre indique 14°C. Une flambée, vite! Ce faux hiver-là n’est pas fini, il peut encore faire froid. Mais cette nouvelle vie qui commence, elle, réchauffe nos cœurs.

Horloge - Ferme de Videau

Le présent, c'est maintenant

Du 2 janvier au 1er février 2020

On serait tenté, pour cette première chronique de l’année, de faire le point sur nos projets pour 2020. Ça serait marrant, comme célébration, de faire le bilan de l’année écoulée. Ça serait surtout probablement barbant, vu que c’est ce qu’on fait déjà tout le temps ici, non? Des bilans et des projections. Des exploits révolus, des défis prochains. Alors que, hé, carpe diem, quoi. Le futur viendra bien assez tôt. Et le passé, c’est so 2019! Pour changer, on va prendre une seule bonne résolution: passer ce récit au présent.

Le 2 janvier, on met une touche finale à l’isolation de l’étage. Alex, notre ex-WWOOFeuse de Périgueux, devenue intime, est avec nous pour quelques jours et je veux vérifier s’il existe chez elle une vocation pour la pose d’un joint d’étanchéité à l’air. Ce chantier-là prend fin, pour de bon. Les filles s’attellent au rangement du matériel et des outils. Le lendemain, c’est la vocation peinture à la bombe que je teste chez Alex, avec la rénovation de la galerie de toit du fourgon, précédemment grattée et traitée à l’antirouille. Et comme on sait varier les plaisirs, Alex rejoint ensuite Laëtitia pour la compilation de mes revenus agricoles 2019. La compta à deux, c’est plus sympa.

Dimanche 5 janvier, c’est l’anniversaire de Claudette, à Feugarolles. On fête aussi les rois mais personne n’a la fève. Surtout pas Alex, qui est restée à la maison pour garder les fauves et la wifi. Ça nous change les idées, on fait la connaissance de Thierry qui est sympa et cultive blé, sarrasin, lentilles, pois… en Anjou. Ça nous change les idées mais forcément, on parle agriculture. Et puis bon, faut bien l’avouer, je n’ai pas encore bouclé mon planning de culture, et j’y pense un peu tout le temps. La compta, c’est moins sorcier. Le relevé des factures de terreau, engrais, plants et semences… est terminé et accessoirement envoyé à mon stagiaire en BPREA maraîchage.

Nouveaux tunnels - Ferme de Videau
Deux nouveaux tunnels

La deuxième semaine de janvier commence. Laëtitia revenue de son cours d’allaitement à la maternité de Villeneuve-sur-Lot, on fait équipe avec Alex pour couvrir nos deux nouveaux tunnels d’une bâche plastique neuve. J’ai trouvé une technique: les extrémités d’une barre métallique passée à l’intérieur du rouleau de film sont posées entre deux piquets de serre en forme d’étrier. Le rouleau ne touche pas le sol et on peut déplier la bâche sans effort, et surtout sans la salir. Ensuite, il faut tendre des ficelles de part et d’autre des arceaux de la serre. On fait le plus gros en cas de coup de vent, et on achèvera d’installer la totalité des ficelles le jeudi, après le marché du mercredi, et un mardi consacré aux récoltes et à la troisième échographie suivie d’un cours de préparation à l’accouchement ouvert aux papas.

Un peu tous les jours, Laëtitia tente de dégoter en ligne du matériel d’occasion avant l’arrivée du bébé: tapis d’éveil, babyphone, veilleuse, langes… En mâle sous-évolué, je préfère lui abandonner ce domaine de compétence et me consacrer au jardin. Alex fait les frais d’un programme chargé: occultation du futur emplacement des oignons avec des bâches d’ensilage pour faire disparaître les résidus de moutarde, et de celui des futures aubergines après destruction de sorgo à la débroussailleuse, désherbage à la main de ray-grass avant une dernière plantation d’ail, émiettement de mottes de terre à la bêche… Enfin, armés de colliers, boulons et clés à cliquet, on installe des barres de culture horizontales dans les deux nouveaux tunnels. C’est une partie de Mécano qui se joue plus vite à deux.

Le dimanche 12 janvier, on reçoit nos amis Delphine, Marion, Baptiste et Nico, de Saint-Eutrope-de-Born. Comme d’habitude avec Nico, rencontré à l’occasion d’un chantier participatif terre-paille, on échange à bâtons rompus autour de l’écoconstruction, et une journée complète n’y suffirait pas. On reprend à peine notre souffle, juste le temps d’engloutir un confit de porc et un foie gras maison, et mon désormais célèbre gâteau renversé aux pommes. Christelle, la fille du voisin Yves, passe à l’improviste nous présenter ses vœux. À la fin, tout ce beau monde prend congé, y compris Alex qui rentre à Périgueux. Un calme sépulcral retombe sur la ferme de Videau.

Épinards - Ferme de Videau
De beaux épinards… une semaine sur deux

Troisième semaine de janvier: j’avance sur la refonte du site web du golf de Tombebœuf et tente de faire jouer mes relations au Biau Germe afin de me procurer en urgence des graines d’oignon, de betterave et de laitue. C’est un ajout de dernière minute au planning de culture. Je rend visite au voisin Garonnais, car je veux lui demander l’autorisation de placer mes semis dans sa grande serre, dont l’amplitude thermique est plus raisonnable. Le jeudi, j’ai toutes mes graines, dont des oignons de saison de type Trébons, que je sème en alvéole et en caisse polystyrène dans un terreau additionné de guano de pigeon. Ces légumes iront sous un tunnel et donneront à la fin du printemps. En attendant, ils lèvent dans un coin du salon, au chaud.

Laëtitia est enceinte à plein temps: il y a le cours hebdomadaire de préparation à l’accouchement (et celui de français donné à Michael, notre Sud-Africain local), le tri des vêtements de bébé, un dernier point couches lavables avec la couturière. Vendredi, grand ménage avant l’arrivée de l’équipe de reporters du Citron, la revue «qui voit du pays et des paysans», laquelle nous fait l’honneur d’un numéro spécial, en même temps que le voisin Yves, intarissable mémoire du village qui a connu près d’un siècle de transformation de l’agriculture et du paysage. On s’entend bien, le repas n’en finit plus. Yves sort le tracteur pour une session photo au couchant. J’ai tout juste le temps de planter la dernière planche d’ail avant le soir.

Semis de carottes - Ferme de Videau
Semis de carottes dans compost de déchets verts

Je m’attelle maintenant à la création du site web de la commune de Villebramar. Puis je réalise le premier semis de carottes (napoli F1) de l’année, toujours sous tunnel, à travers du compost de déchets verts. Roulage, arrosage, et pose d’une bâche noire pour conserver l’humidité jusqu’à la levée: à part le semis proprement dit, réalisé à la main, je me flatte de la sophistication d’un tel itinéraire technique, qui ne peut que donner de bons résultats! On fête ça, et tout le reste, le samedi soir avec quelques voisins chez Huguette, laquelle a préparé un coq au vin et, pour me faire plaisir, des cardes de son jardin. Et puis, pour le folklore, on s’engueule à propos de politique, car les contestataires à la réforme des retraites n’ont pas du tout la cote autour de la table.

Début de semaine suivante, je reçois la visite de Benoît, horticulteur de son état, et ensemble nous vérifions les derniers détails de mon planning de culture. Benoît assurera le semis de la première série de légumes fruits (tomates, aubergines, courgettes…) et celui de la totalité des laitues, poireaux, choux et épinards. Faute d’une serre à semis digne de ce nom à la ferme, je préfère, cette année encore, sous-traiter le plus gros de ce travail. Ce qui me laisse tout de même une jolie liste d’espèces pour mon compte, tels que haricots, carottes, aromatiques… que je m’empresse aussitôt de commander auprès de mes semenciers favoris. Et le vendredi, un copain maraîcher de La-Sauvetat-du-Dropt m’emmène à Bazas, où nous prenons livraison de pommes de terre primeurs arrivées de Bretagne. Ça commence à s’animer!

Au marché de Villeneuve-sur-Lot, en attendant, c’est la dèche. L’automne au jardin a été délibérément mis entre parenthèses, et la production est à l’avenant: salades encore petites, épinards une semaine sur deux. Les blettes et oignons se font attendre. J’ai les courges de chez Sabine à Tombebœuf, et notre stock de tomates en conserve, mais ça ne durera pas. Mon étal est réduit à sa plus simple expression et cette période de creux s’annonce longue, très longue, avant l’arrivée des légumes de printemps. Avantage: les récoltes sont vite expédiées et j’en profite pour revenir petit à petit sur l’interminable todo list de la ferme, à commencer par un grand ménage dans la grange, un maniaque rangement du matériel agricole et même un plafonnier dans l’atelier pour y voir plus clair.

Batavia magenta - Ferme de Videau
Salades encore petites

Samedi 25 janvier, il restait à Sandie un stock de fromage: on reçoit donc à la maison pour une fondue savoyarde mais gasconne sans engueulade. Le lendemain, c’est Sandrine qui nous rend visite. Et le soir venu, on prend les mêmes que la veille et on recommence, cette fois pour un apéro au golf de Tombebœuf, dont nous espérons qu’il deviendra un rendez-vous hebdomadaire, genre de bar des copains du dimanche soir, où bien sûr on baragouine anglais, south-west style. Le jour-même, j’avais remplacé la bâche qui fermait tant bien que mal la vidange des toilettes sèches par une vraie double-porte en bois de placard. Quel rapport? Aucun! Simple hasard du calendrier, et quand même pour dire qu’entre deux apéros, on travaille aussi le dimanche.

Derniers jours de janvier, Laëtitia se rend à ses rendez-vous habituels, expédie de la paperasse et rencontre la banquière pour renégocier le crédit immobilier. Je bine les oignons primeur, taille et éclaircis les fraisiers. Le rangement du matériel prend fin, pile à temps pour faire bonne figure à la réunion de notre petit groupe de «maraîchers petite surface» du Lot-et-Garonne, poignée d’agriculteurs souvent en reconversion, laquelle réunion a lieu cette fois chez nous, autour d’un repas partagé après la visite de la ferme et des échanges techniques roboratifs. On est heureux de se retrouver. L’occasion de se refiler les meilleurs tuyaux, organiser des achats groupés, se souhaiter bon courage pour la saison… se sentir moins seul, quoi. On jure de se revoir vite. Mais le tic-tac infernal de la reprise de la saison nous en laissera-t-il le temps? Tic-tac, tic-tac… Février, déjà!

Cotillon - Ferme de Videau

Vive la résolution!

Du 1er décembre 2019 au 1er janvier 2020

La fin du dernier épisode de cette chronique date du 10 novembre. Peu après, nous nous envolions vers le Portugal pour un changement de décor bien mérité, ce qui justifie cette ellipse de quelques semaines. Puis nous étions de retour dans la grisaille, délestés cependant de nos soucis quotidiens, lestés en échange de quelques souvenirs de ruelles carrelés, de ruines antiques, de grands poissons grillés et de flore exotique. Pour aborder la dernière ligne droite. Et songer à nos premières résolutions.

Le 1er décembre, je faisais irruption dans les tunnels pour une tournée d’inspection. Les blettes avaient repris du poil de la bête après deux traitements au soufre contre une maladie cryptogamique, les oignons primeur faisaient leur petit bonhomme de chemin mais les épinards n’étaient pas encore prêts pour deuxième récolte. Je binais les deux premiers et couvrait les derniers d’un voile de forçage. En revanche, j’escamotais celui posé sur les laitues avant notre départ, car le manque de ventilation pendant deux semaines d’une météo particulièrement humide avait favorisé une attaque de botrytis.

Côté rangement, il y avait du pain sur la planche. Côté bureau, je mettais une touche finale au site web d’un lycée parisien, concoctais le flyer du goûter de Noël de Villebramar et passais commande de plants de pommes de terre à Payzons Ferme, en Bretagne. Au marché, je vendais quelques potimarrons rouges achetés à la voisine Sabine et les curieux radis glaçons (alors que j’avais semé des graines de radis rose, c’était une surprise) trouvèrent finalement preneur. Je prenais le temps de rempoter les cadeaux de Jojo, le copain horticulteur: un psyllium rouge, un yuzu et un poivrier du Timut. Les feijoas et les grenadiers s’intègreraient dans la future haie champêtre que nous devions planter avant la fin du mois.

Justement, quelques jours plus tard, Laëtitia prit livraison d’arbres forestiers commandés à une pépinière de Miramont-de-Guyenne. Je chargeais des roundballers de paille chez le voisin Pépito, un à la fois, avec notre remorque. On installa des lignes de goutte-à-goutte à l’emplacement des haies. Ce week-end-là, aidés de nos voisins Baptiste et Gildas, on déroula les bottes de paille, on dispatcha les arbres selon les séquences établies par l’ACMG, association qui avait élaboré le dossier de subvention, et je plantais personnellement les arbustes, grâce à une fente ménagée à la fourche-bêche dans le sol humide. À la fin, nous avions largement compensé les quelques arbres abattus sur la propriété avec notre nouvelle haie champêtre de 230 sujets!

Camerisier, aubépine, prunellier, noisetier, nerprun alaterne, laurier tin, pommier sauvage, genêt d’Espagne, érable champêtre, merisier, figuier… allaient constituer un rempart végétal dense qui ferait à la fois office de barrière biologique avec la parcelle du voisin, en agriculture conventionnelle, mais aussi de réserve de biodiversité propre à héberger oiseaux et insectes, de brise-vent et de piège à chaleur. Le panorama de la ferme de Videau en serait grandement modifié dans les prochaines années. Ne restait plus qu’à envoyer la facture aux services du conseil départemental, qui émettrait la subvention de 2,80€ par arbuste planté… et prier pour une bonne reprise des racines avant le printemps.

Au marché, les laitues attaquées par le botrytis finirent en mesclun rouge et vert et les radis glaçons avaient trouvé des fidèles. La méthode de plantation des poireaux (à la Jean-Martin Fortier) avait donné de bons résultats malgré un rendement très inégal. On arrivait hélas déjà à la fin de la culture et les dégâts de la mouche du poireau étaient de plus en plus nombreux. Mais quelques beaux et longs fûts blancs m’attirèrent quelques compliments. La taille de mon étal avait fondu, mais l’un dans l’autre, la centaine d’euros de chiffre méritait le déplacement hebdomadaire, et je fidélisais lentement mais sûrement. À la ferme, c’était une autre histoire. Les commandes de paniers de légumes bio tournaient au ralenti.

La grossesse de Laëtitia se passait sans incident, à part un mal de dos chronique. Occupations de maman: balades avec la voisine elle aussi enceinte, séances d’aquamaternité à la piscine de Marmande, rencontres avec la sage-femme, et l’incontournable cours hebdomadaire de chi-qong. La documentation relative à l’usage de couches lavables pour bébé lui prit pas mal de temps. Notre nouvelle voisine Marion, couturière de son état et qui retoucha les pantalons de grossesse, était pressentie pour la réalisation de ces habits anti-fuite et anti-gaspi. Côté mobilier, on récupérait une table à langer grâce à la copine Sandrine. Christine et Michel, d’Agen, livrèrent un beau chargement de fringues et de jouets pour bébé.

Je retournais devant l’écran: il fallait avancer coûte que coûte sur la refonte du site web du golf de Tombebœuf, avant que l’arrivée de notre fille et le début de la saison de maraîchage n’affecte ma santé mentale. Malgré son état, Laëtitia donnait un fier coup de main pour l’installation des arceaux de deux nouveaux tunnels de culture. La bâche plastique était livrée, ne restait plus qu’à la mettre en place, et vite, car le sort des patates primeur en dépendait. Le 18 décembre, jour de marché à Villeneuve-sur-Lot, on fit nos emplettes avant Noël chez les copains: bonnes bouteilles du domaine de Pichon, pruneaux de reine-claude de Karina, gants et béret en mohair de Carine, rillettes et galantine de poulet de Cathy…

Ce jour-là, je me fis dédicacer Famille en transition écologique de Benjamin Pichon, lequel fait un constat chiffré alarmant de la situation mondiale. En France, chacun de nous produit l’équivalent d’environ 21 tonnes d’émissions carbone par an, contre un objectif de 2,1 tonnes si on veut limiter le réchauffement climatique à 2°C avant la fin du siècle. Découverte de taille: la moitié de ces émissions est liée aux placements dans les énergies fossiles opérés par nos banques… avec nos économies! Au même moment, l’Australie s’embrasait et Sydney frôlait les 50°C. Mais les climatiseurs continuaient de tourner à plein régime. Ce guide constituait donc un paquet de résolutions nécessaires, dont l’objectif zéro déchet était seulement l’amuse-gueule.

On prit pourtant la bagnole, car on avait des meubles d’occasion à charger, pour rejoindre la famille près d’Avignon. Deuxième opportunité de vacances, bien employées à mettre les pieds sous la table avant Noël et potasser la planification de la saison de maraîchage. Entouré de catalogues de semences (Agrosemens, le Biau Germe…), je noircissais les cellules d’un fichier Excel en tentant de résoudre le casse-tête des rotations et des associations des cultures. À notre retour dans le Lot-et-Garonne, toujours ce plafond bas et humide qui bloquait de nombreux travaux. J’avais eu le temps de planter la moitié de l’ail avant notre départ, mais les deux nouveaux tunnels n’étaient toujours pas prêts!

Heureusement débarqua en renfort Alex, notre ex-WWOOFeuse et copine de Périgueux… bien opportunément le jour du réveillon, avec quelques bouteilles sous le bras pour entretenir sa réputation. Réveillon chez nos voisins Sandie et Damien, où l’on plongea dans un jacuzzi de fortune constitué d’un radiateur en fonte au milieu d’un brasier relié à une cuve en bois, dehors sur la terrasse, par 5°C. Finalement, il n’y eut pas de bonnes résolutions. Le temps était plutôt à l’insouciance, car on avait déjà fait un bon bout de chemin et un programme chargé nous attendait en 2020. En tous cas, on pouvait au moins se féliciter d’avoir atteint un de nos objectifs dans ce coin de campagne: se trouver des amis, et des bons!

Pose pare-vapeur - Ferme de Videau

Plus jamais froid

Du 14 octobre au 10 novembre 2019

C’était l’automne des survivants. Débora, notre WWOOFeuse, se retrouvait seule à la ferme après le départ des autres membres d’une belle et grosse équipe. Côté chantiers, le planning n’était pas encore vierge, mais les mortelles péripéties de cette première saison à la ferme avaient presque eu la peau de notre motivation. Il fallait pourtant boucler la préparation de la saison prochaine, enterrer l’irrigation et surtout, achever l’isolation de l’étage! À demi morts, on songeait plus que jamais aux vacances, mais on eut quand même de beaux soubresauts. Après ça, on s’est dit, plus question d’avoir froid.

Lundi, j’embauchais Débora pour épandre le compost de déchets verts tout juste livré sur les 15 nouvelles planches du jardin. Le sol avait été copieusement enrichi en fumier avant la formation des buttes, mais je voulais maintenant apporter une matière essentiellement carbonée, utile à la formation d’un humus stable et donc à l’amélioration de la structure du sol. Grosso modo, le fumier pour nourrir le sol, le compost de déchets verts pour l’alléger. À la brouette, nous déplaçâmes le fin compost de couleur foncée, semblable à du charbon, pour en recouvrir la future parcelle d’une couche de quelques centimètres. Ça nous prit la matinée. L’après-midi, je récupérais chez l’ami Damien un rab de son mélange d’engrais vert, dont j’avais déjà ensemencé les anciennes planches de patates (futurs oignons) avec un succès mitigé puisque on n’y voyait pour l’essentiel que de la moutarde et un peu de trèfle, et très peu de vesce et de mil. Le soir même, on accueillait la danoise Helen pour un WWOOFing à durée indéterminée.

Engrais vert dans compost - Ferme de Videau
Semis dans compost de déchets verts

Helen est fille d’éleveurs et la vie à la ferme n’avait pas de secret pour elle. Elle fit pourtant une expérience inédite avec le conditionnement de quelques bocaux de piment extra fort à destination des donateurs de notre campagne de financement participatif. Le lendemain, pendant que j’emmenais Débora au marché de Villeneuve-sur-Lot, elle accompagna Laëtitia à la déchetterie, puis l’aida à installer des renforts sous l’isolant de la grange, car depuis que nous avions mis en standby le chantier du futur gîte les plaques de laine de bois rentrées en force entre chevrons avaient tendance à se décoller et pendre vers le bas. Las, cette vie-là n’était pas de son goût et Helen repartit le jour suivant à destination de son précédent lieu de WWOOFing, plus fréquenté et plus cosmopolite, par le même train que Débora qui se rendait de son côté chez un éleveur des Pyrénées. On fit place nette à l’emplacement du campement des WWOOFeurs. Pour la première fois depuis longtemps, nous nous retrouvions seuls à la maison.

Le village de Villebramar comptait maintenant deux nouveaux habitants, en la personne de Marion et Baptiste. Nous avions des connaissances en commun et le couple vint nous rendre visite en échange d’un panier de légumes bio du jeudi soir. La commande des paniers ne décollait pourtant pas et je songeais à refaire un peu de pub et délocaliser la livraison, au golf de Tombebœuf, par exemple… L’offre était limitée aux tomates, pommes de terres courges et laitues, et ne déplaçait pas les foules. Il fallait soit augmenter la diversité, soit se rapprocher des clients. En attendant, démarrait un chantier qui allait simplifier le quotidien au jardin: l’enfouissement des conduites d’irrigation. Le 17 octobre, la mini-pelle de «Criquet» creusa plusieurs dizaines de mètres de tranchées. Je commençais ensuite à y déposer les tuyaux existants, mais il en fallait d’autres. Et surtout, je devais déplacer la commande et les câbles électriques de la pompe avant de tout reboucher. La mini-pelle s’en fut, et les tranchées restèrent ouvertes.

Gaine d'électricité - Ferme de Videau
Déplacer une gaine, ça peut faire péter un câble

Avant le week-end, on disait adieu à la douche d’été, inaugurée avant ma fête d’anniversaire en juillet, mais qui avait perdu beaucoup de son attractivité depuis. Je voulais recycler son ossature en bois d’acacia dans une autre construction à deux pas de là: l’abri pour la commande électrique et la minuterie de la pompe, plus près de la maison, m’économiserait probablement chaque année quelques kilomètres cumulés de marche à pied jusqu’à l’abri de la pompe elle-même, situé sur la rive du lac. Je semais des radis en plein champ, ainsi qu’une bonne dose d’engrais vert (pour moitié du mélange donné par Damien, l’autre moitié de seigle du Biau Germe) sur les 15 nouvelles planches, directement dans le compost de déchets verts, car la météo prévoyait de l’eau les jours suivants. Laëtitia fit un peu de baby-sitting, on participa à une raclette party chez Sabine et Gildas et le dimanche on fêta l’anniversaire du petit Gabin chez nos voisines. Mais je déclinais une invitation à un brunch carnivore devant un quart de finale de la coupe du monde de Rugby chez Garonnais car j’avais encore du boulot. Avec les lames de l’ancien plancher de l’étable et de vieilles tôles ondulées, j’achevais mon abri avant le soir.

Le lendemain lundi, c’était le retour d’Anthony, stagiaire en BPREA à Sainte-Livrade. Je lui confiais l’arrachage des poivrons sous tunnels, celui des tomates près de la maison (qui avaient pourri avant de mûrir) et le tri de graines dans les fleurs fanées de tagètes, pendant que je finalisais le branchement électrique entre la pompe et sa commande à distance dans le nouvel abri. Ça tournait! Mais l’affaire n’était pas terminée: avant de reboucher les tranchées il fallait y installer un nouveau réseau d’irrigation, et tirer l’eau potable jusqu’au lac. Quelques allers-retours en ville plus tard, on avait tout le matériel nécessaire et j’avais moins de raisons pour pester contre les vieux raccords qui se grippent et les nouveaux qui fuient. Avec Anthony on déposa du compost sur quelques planches désormais vides sous les tunnels pour y semer directement, quelques jours plus tard, des carottes Napoli F1 et le même mélange d’engrais vert que précédemment. Le vendredi, on nous communiqua le scoop du cœur tant attendu: le bébé que Laëtitia attendait depuis maintenant 5 mois se portait bien… et c’était une poulette!

Quand même, ça faisait pas mal de bonnes nouvelles pour une seule semaine. D’abord, nous hébergions à nouveau le duo de choc composé par Max et Flo. Ensuite, ces deux-là venaient de recevoir l’accord du propriétaire de leur pied à terre champêtre en Dordogne pour s’y installer pendant au moins deux ans. On allait être voisins! Et pour finir, avec ce supplément de main d’œuvre efficace, nous allions pouvoir démarrer la touche finale du chantier d’isolation à l’étage: mettre au point une méthode de pose d’un pare-vapeur sous les panneaux de laine de bois qui là-aussi commençaient à se casser la gueule, puis tenter d’installer des rouleaux de canisses en guise de parement. Et si, pour finir, le rebouchage des tranchées à la pelle dans une terre rendue collante par une explosion de pluviométrie ne se présentait pas comme une partie de plaisir, ça sonnait aussi comme un nouveau défi sportif à relever pour nos deux experts, et la chose irait de toute façon plus vite en équipe.

Chose promise, etc. Max et Flo passèrent quelques jours à l’étage équipés d’une visseuse et d’une agrafeuse, faisant du bon boulot. Les gaines et les tuyaux d’irrigation installés, le filtre à tamis branché, je raccordai le reste et ces jours-ci l’emploi du temps d’Anthony consista en grande partie à combler ces maudites tranchées. Max et Flo s’en furent en Dordogne car je leur avait glissé que désherber et occulter une partie de leur terrain en prévision du démarrage d’un potager au printemps serait une bonne chose. Ils firent le plein de bâche d’ensilage de récup’ chez le voisin Pépito, on prêta la débroussailleuse. À leur retour, je les impliquai à leur tour dans le rebouchage des tranchées. Gros coup de barre pour tout le monde. «Criquet» revint avec un autre modèle de pelleteuse, et creusa un beau fossé en forme de V qui devait drainer l’eau de ruissellement du chemin communal vers le lac. Enfin, je passai commande de 230 arbres forestiers, lesquels constitueraient nos futures haies champêtres subventionnées par le département du Lot-et-Garonne. Encore un gros chantier en perspective avant les vacances.

Vanne d'irrigation - Ferme de Videau
Tranchée refermée, vanne ouverte

Le jardin n’était pas mort, bien au contraire. La pluie l’arrosait abondamment et l’engrais vert poussait. Laëtitia, à qui échoyait la responsabilité de dénicher couches lavables, écharpe de portage, table à langer, en plus de celle de la logistique pour tout le matériel nécessaire aux chantiers en cours, assista aussi Anthony dans le tri des caïeux d’ail en prévision d’une plantation pourtant bien improbable vu la météo. On avait tout juste eu le temps de semer les fèves d’Aguadulce en conditions sèches, même si j’avais manqué de graines et qu’il faudrait remettre ça. À l’abri des tunnels, par contre, on pouvait tranquillement planter une deuxième série d’épinards «géant d’hiver». La voisine Huguette donna des tomates et je chargeai Laëtitia d’en tirer et nettoyer les graines. Et puis débarqua Théo, que notre annonce de chantier participatif isolation sur Twiza avait intéressé. Avec une formation de paysagiste chez les compagnons en poche et quelques années d’expérience professionnelle, Théo projetait un petit tour de France des chantiers en vue d’accumuler des savoirs-faire au service d’un projet d’éco-hameau. Il allait rester une semaine.

Théo était l’homme de la situation. J’eus quelques difficultés à l’admettre, mais ses compétences et son habileté étaient plus utiles à l’exécution du chantier que les miennes. À part un petit tour au jardin pour remplacer un arceau de serre abîmé et arracher les plants de tomates (ultimes cultures de la saison passée), ensemble nous ne quittâmes plus l’étage de la maison. Les délais furent tenus et l’étanchéité à l’air de l’isolation tout à fait achevée le 9 novembre, jour d’arrivée des parents de Laëtitia pour le week-end. Théo repartit vers d’autres horizons participatifs, avec un détour par Agen pour déposer notre visseuse hors-service, cuite après deux ans de service intensif, au SAV. Entre temps blondinette avait préparé des colis de sauce piment extra fort pour nos contributeurs du financement participatif et donné un cours de français à notre voisin Michael. J’avais aussi planté des oignons blancs «premier» et récolté mes premiers poireaux, encore des «géants d’hiver», qu’une cliente sur le marché de Villeneuve-sur-Lot trouva «trop gros».

Poireaux géant d'hiver - Ferme de Videau
Ces poireaux sont trop gros

Hélas, le semis de carottes avait morflé avec le grand retour des limaces, et les blettes souffraient de la présence d’un champignon non identifié, peut-être du mildiou. Ces tracas furent nuancé par le fier coup de pouce donné par les beaux parents qui nettoyèrent de fond en comble le chantier isolation officiellement terminé, déménagèrent le matériel, assemblèrent quelques meubles et installèrent notre chambre à l’étage pour l’hiver… jusqu’à la reprise du chantier au printemps. Indéniablement, on y voyait déjà un peu plus clair. Je retournais au jardin, y plantais une planche de laitues, nettoyais le tunnel des tomates et y passais la grelinette. Je profitais d’une journée ensoleillée pour compléter le semis de fèves et le voisin Yves se proposa de passer la charrue là où je voulais planter des pommes de terre, parcelle semée en luzerne 2 ans plus tôt. La semaine s’achevait sur un pari météorologique à l’ancienne, celui de l’effet du gel sur la terre labourée. Bois stocké, isolation refaite, notre nid douillet commençait à l’être. On pouvait donc, sans frémir, appeler de nos vœux le froid le plus terrible.

Pierre Pernix Laetitia Henry - La Dépêche

Lisez nos aventures

Parue dans La Dépêche, cette pleine page offre un récit complet de l’aventure Ferme de Videau, que nous vivons depuis maintenant plus de deux ans. Il est même question de nos parents et de mon aversion pour les chiffres. Merci à Julien Sauvage, que nous avions reçu à la ferme deux jours plus tôt, pour cette chouette synthèse qui nous présente un peu comme des pionniers de farwest… dans le Sud-Ouest.

À lire ici:
https://www.ladepeche.fr/2019/11/03/laetitia-et-pierre-laventure-a-la-ferme-de-videau,8520323.php

WWOOFeurs - Ferme de Videau

Les experts Villebramar

Du 16 septembre au 13 octobre 2019

Nous approchons de l’hiver mais la saison agricole n’en finit pas de finir. C’était encore un mois riche en développements qu’une équipe décuplée et sans cesse renouvelée de WWOOFeurs a rendu possibles. À l’étage, la chantier terre-paille a officiellement pris fin. Dans la cour, la totalité du bois que nous avions prévu de rentrer pour l’hiver a été joliment aligné. En cuisine, les nourritures les plus diverses ont été mises en conserve et expédiées à nos généreux donateurs de la campagne de financement. Le jardin, pour finir, a connu de nombreux changements. Mais notre ultime réussite, pendant ces quatre dernières semaines, a été d’atteindre un nouveau record de bonne humeur. Récit pas triste.

Chassé-croisé

Pour commencer, nouveau chassé-croisé. Le week-end, on reçut la visite d’Audrey et Cédric depuis le Médoc voisin. Cédric m’aida à installer une nouvelle ligne de micro-aspersion entre fraises et salades, mais je contactais le fournisseur car la portée était insuffisante. Le couple prit congé et Magdy, soudanais WWOOFeur malgré lui, repartit de son côté pour la Nièvre. Olivier avait pris un jour off à vélo et ne devait revenir que le lendemain. Je l’embauchais pour passer la grelinette à l’emplacement des aubergines arrachées et pour désherber les poireaux. Je voyageais en Gironde chez un confrère maraîcher par lequel transitait une commande groupée de semences d’ail. Mercredi, on embarqua pour un marché de Villeneuve-sur-Lot plutôt calme, où je dépensais une bonne partie de la recette en charcuterie bio de la ferme de Lou Cornal en prévision du rougail-saucisse du soir avec Christine et Michel, nos amis d’Agen, soutiens de toujours.

Juste une goutte

Amis qu’on retrouvait dès le lendemain, dans leur maison de famille à Seyches, autour d’une activité forestière: charrier le bois abattu et billonné deux ans plus tôt, de la benne-kangourou du tracteur à la remorque, puis jusqu’à Villebramar. Michel et Olivier accomplirent quelques allers-retours, et on retourna même au bois le surlendemain, mais une crise de goutte contraint notre WWOOFeur au repos. Et à la modération, car l’arrivée de nos amis Claudette et Maurice pour le déjeuner supposait nécessairement qu’on ouvre une bonne bouteille. Samedi avait lieu une journée portes-ouvertes à la maternité de Villeneuve-sur-Lot et Laëtitia y fit le plein d’échanges dans des ateliers yoga, ostéo, acupuncture, etc. pendant que je préférais semer quatre planches d’un engrais vert donné par le voisin Damien, un mélange de mil, vesce, moutarde et trèfle incarnat à l’emplacement des futurs oignons en prévision de la pluie qu’on annonçait pour dimanche.

Engrais vert - Ferme de Videau
Quelques gouttes pour l’engrais vert.

Mécanicien de père en fils

En effet, il plut. Et le marché de Pujols fut sans joie, même si Olivier, malgré une cheville endolorie par la goutte assura en bon WWOOFeur le supplément d’âme indispensable à l’agriculteur solitaire avec des idées d’aménagement de l’étal et un sourire très efficace. L’après-midi, je récupérais mon motoculteur, dont le système de lancement du moteur semblait sur le point de rendre l’âme, chez le voisin Éric, cette fois en état de marche. J’allais en avoir besoin pour préparer mes prochaines planches avant d’autres semis d’engrais vert, et la plantation de cultures d’hiver sous tunnel. Mais le lendemain, à nouveau impossible de démarrer l’animal, que je me décidais à confier au garage voisin, c’est à dire au propre père d’Éric. L’affaire restait donc en famille, mais je préférais désormais qu’elle occupe les heures de travail du paternel plutôt que le temps libre du fiston.

Premier stage sans ascenseur

Lundi, deux nouveaux personnages firent leur apparition. Anthony suivait un BPREA au lycée agricole de Sainte-Livrade et devenait mon stagiaire pour deux semaines. D’entrée, je lui faisais arracher les courgettes, pendant que je lançais un semis d’oignons blancs et de blettes pour l’hiver, en plaque, puis un semis direct de carottes sous tunnel, équipé d’une lampe frontale car la nuit tombait étonnament vite en cette saison. Loïs, lui, était un WWOOFeur parisien fraîchement installé à Castenaudary («la ville du cassoulet», paraît-il) mais avec un projet agricole dans le Lot-et-Garonne. Assisté d’Anthony, il rangea le bois ramené de Seyches. On récolta aussi un supplément de tomates chez l’amie Sabine, dont le quota de conserves était déjà largement atteint. Anthony fut ensuite cantonné à un travail d’écolier pour son rapport de stage, en compagnie de Laëtitia occupés à d’épineuses démarches auprès de la CAF que seule notre poussive connexion Internet égalait en souplesse.

Motoculteur passage rotavator - Ferme de Videau
Rare: un motoculteur en état de marche.

Alexandra, le retour

Mercredi, j’emmenais Anthony au marché de Villeneuve-sur-Lot pendant que Loïs faisait la grasse mat’. On reprit les travaux des champs: désherbage et préparation de nouvelles planches. Laëtitia passa du temps en cuisine, puisque j’avais été propulsé rôtisseur de poulets à l’occasion de la fête du golf de Tombebœuf par son propriétaire, et que je voulais augmenter le gain de la soirée avec quelques suppléments payants, dont des tomates à l’ail qu’il fallait désormais passer au four. Je récupérai le motoculteur dont la réparation ne me coûta finalement qu’un panier de légumes. Le fournisseur de matériel de micro-aspersion se déplaça carrément pour procéder à divers essais d’irrigation, on régla le problème de la portée dans les tunnels et pour les salades de plein champ. Enfin, ce fut le grand retour d’Alexandra, notre WWOOFeuse périgourdine du mois d’août, que de toute évidence la ferme de Videau démangeait encore. Elle allait donc pouvoir participer à la clôture d’un chantier dont elle avait connu le lancement: l’isolation terre-paille.

Complètement rôtis

Samedi matin, on bouclait les récoltes en équipe, assez tôt pour avoir le temps de rejoindre une partie de la famille d’Yves, notre voisin et papy national, impliqués dans la vendange annuelle de muscadelle dont notre ancien tirait son vin blanc moelleux. On fut tous invités à déjeuner, et largement abreuvés en récompense. Hélas, on était privé d’une sieste réparatrice puisqu’il fallait rallier le golf de Tombebœuf pour l’installation de notre rôtissoire avant l’arrivée du public. Loïs se révéla être si brillant assistant que je lui abandonnais le service et la caisse sous la pression d’une foule affamée pour découper à la chaîne des volailles qui partaient comme des petits pains (comme les tomates au four de blondinette, d’ailleurs). Le rangement et la vaisselle effectués, on fit la connaissance de deux nouveaux travailleurs volontaires, débarqués dans la soirée: Maximilien et Florent, de banlieue parisienne. Puis on profita du concert, on se coucha tard, et c’est quelque peu rôti, mais toujours flanqué d’un Lois increvable, que je foulais le pavé de Pujols, à 7h30, pour le dernier marché de la saison.

Vendanges - Ferme de Videau
Ça change des légumes.

Massages de l’estomac

Ce dimanche-là, Alexandra initia Max et Flo aux joies du chantier terre-paille pendant qu’au marché nous échangions 20kg de tomates (à ajouter aux 20kg de la semaine précédente) contre viande et fromage de la ferme de Lou Cornal, sans lesquels, il faut bien l’avouer, nous n’aurions presque que de la verdure à nous mettre sous la dent. C’est que nous mettions un point d’honneur à prendre soin de l’estomac de nos hôtes, et eux nous le rendaient bien en ingurgitant parfois d’impressionnantes quantités de nourriture. L’arrivée de Max et Flo allait confirmer cette habitude bien ancrée! Enfin, on fit une sieste bien méritée et Loïs obtint un lundi chômé. Le chantier terre-paille redoubla cependant d’intensité car l’équipe Alex, Max et Flo fonctionnait à merveille. Laëtitia prodigua un massage réflexologie plantaire + visage et crâne à Allemans-du-Dropt. C’était, compte tenu de sa grossesse, la seule prestation qu’elle proposait encore.

Cuves et bocaux

Les jours suivants, je confiais au stagiaire Anthony la taille des stolons de fraisiers plantés début septembre. Celui-ci fit un peu de zèle en supprimant quelques feuilles et ce n’était absolument pas nécessaire! Je mesurais le degré de surveillance que je devais exercer sur mon employé du mois. On passait ensuite au raccordement des cuves d’eau de pluie avec la descente située à l’extrémité de la grange. Puis on habillait ces cuves avec quelques rouleaux de canisses et des chutes de bâche plastique noire, car l’obscurité complète était la condition indispensable de la non-prolifération d’algues. On planta des salades. On pailla les allées entre planches de poireaux et d’engrais vert. On ramena le bois d’un chêne tombé près du lac en 2018. On récolta des courges, puis d’autres tomates chez la voisine Sabine. Laëtitia orchestra en cuisine une belle production de bocaux pour la vente sur les marchés, avec étiquette et tout, qu’avait notifiée dans notre contrat mon contrôleur bio de chez Ecocert.

Bocaux de confiture et sauce piment - Ferme de Videau
Pour se chauffer le bocal (photo M. Deletang).

Dans la ZAD

Entre temps était arrivée Sarah, qui venait de boucler cinq ans de vie professionnelle associative entre Mayotte et la Réunion. Les parents de Laëtitia firent une halte à la ferme. Ce jour-là, nous fûmes 9 à table! La production de bocaux de tomates reprit de plus belle. J’envoyais Flo récolter des graines de fleurs: cosmos, œillets d’Inde, belles de nuit. La récolte de haricots gros blancs de Soissons, par contre, ne tint aucune de ses promesses: grains minuscules, bouffés par les vers, témoignaient probablement d’une d’irrigation mal contrôlée. On se consolait avec l’arrivée de Déborah (milledieu, encore une parisienne!) et l’instauration par Max et Flo de coutumes qui firent exploser la dose de convivialité que nous essayions d’apporter au quotidien: jeux de société, musique à tous les étages, bivouac nocturne. Le campement des WWOOFeurs avait pris des allures de ZAD et l’essentiel de la vie en communauté, en dehors des heures de travail et de repas, s’y était déplacé. Max et Flo avaient réussi à polariser le groupe autour de leur tonitruant mode de vie. Ces deux-là déployaient une quantité considérable d’énergie dont je pensais qu’elle allait s’émousser avec le labeur, mais je me trompais. Avec une saison dans les jambes, nous commencions à accuser le coup, alors qu’eux pétaient la forme. Des experts, quoi.

Dernier pub avant la fin

Les deux loustics réclamèrent même une mission pour laquelle nous n’avions jusque là trouvé aucun forçat: le cassage de gravats, à coups de masse, pour combler les ornières du chemin communal… avec playlist hip-hop en bande son, bien sûr. Plus calme, on profita d’un dimanche sur un sentier balisé entre Villebramar, l’église de Cabannes, Montastruc et Tombebœuf, pour finir au bar du golf et y recevoir une invitation au tout nouveau pub british de Montignac-de-Lauzun. Une semaine plus tard, après un semis de radis, une plantation d’épinards, une récolte opportuniste de potirons rouges vifs d’Étampes chez Damien, la préparation et le conditionnement de sauce piment extra-fort, l’expédition de colis de victuailles aux donateur de notre campagne de financement participatif, le passage exceptionnel de Dominique, une vieille copine Martiniquaise venue spécialement dans le Sud-Ouest, l’inévitable paperasse et l’incessant chantier d’isolation terre-paille à l’étage, c’est finalement là-bas, dans cet authentique temple de la bière anglo-saxonne, que nous avons fêté le départ prochain de toute notre belle équipe.

Terre-paille et barbotine - Ferme de Videau
Le terre-paille, une passion.

Bénis WWOOFeurs

Max et Flo envolés vers Toulouse, la ferme de Videau sembla retombée en léthargie. Les tâches ne manquaient pourtant pas: on fit d’autres colis à destination des donateurs de la campagne, on démantela l’irrigation et on fit place nette là où poussaient les dernières courges, tomates et concombres de plein champ, car je voulais installer à la place trois tunnels supplémentaires. Dans ce but, j’allais chez le voisin Garonnais chercher 150 piquets métalliques et une tarière thermique pour les ficher dans le sol. Je passai le motoculteur sur 15 nouvelles planches et me fit livrer 12 tonnes de compost de déchets verts. Tout était prêt pour un important semis d’engrais vert avant la pluie. Autre bonne nouvelle, historique: le chantier terre-paille, expédié par nos trois WWOOFeuses elles aussi expertes, était officiellement terminé. Le moment de souffler un bon coup, crois-tu? Que nenni! L’isolation du futur gîte et du plafond des combles de la maison étaient encore au programme, avec l’aide, peut-être, d’autres volontaires. Volontaires bénis qui, non contents de participer à fond à la rénovation de la ferme de Videau, caressaient chaque jour, comme un gros chat qui ronronne, le moral et la détermination de ses propriétaires.

Grenouille sous laitue - Ferme de Videau

Rentrée littéraire

Du 12 août au 15 septembre 2019

Dans la chronique précédente, j’annonçais un ralentissement de la production au jardin, et la préparation en cours de la saison prochaine, à grand renfort d’épandage de fumier et de semis d’engrais vert. Mais en fait de ralentissement du rythme de travail, rien ne changea. Le chantier terre-paille à l’étage suivait son cours, et le réaménagement du jardin avant les pluies d’automne qui rendraient tout travail du sol impossible, ainsi que la planification de quelques cultures d’hiver, nous occasionnaient de belles journées de labeur. Heureusement, le WWOOFing à la ferme avait le vent en poupe, et nous trouvions de nouveaux candidats, venus de toute la France et même au-delà, au partage de ce quotidien agricole. Quand même, le mois d’août et la première quinzaine de septembre passèrent comme une flèche. Voici donc le résumé de cinq semaines de vie à la ferme de Videau. Notre rentrée littéraire à nous!

Pour commencer, une rapide présentation des derniers WWOOFeurs: Sandrine et Nicolas, volontaires chez les copains de Lou Cornal, avec en tête un projet de chèvrerie, vinrent nous rendre visite une journée. On échangea un long au-revoir avec Christelle et Vincent (stagiaire en BPREA maraîchage) avant leur départ pour Nancy. Dimanche 18 août, ce fut l’arrivée de Magdy, un réfugié soudanais hébergé jusque-là dans la Nièvre chez la copine Catherine. Magdy en avait vu des vertes et des pas mûres en deux ans de Libye, avec une traversée de la Méditerranée sur un navire peu orthodoxe, et toutes les galères que peut endurer un migrant débarqué sans rien en région parisienne. Magdy était un donc un WWOOFeur un peu particulier, sans travail et avec un petit pécule, à qui nous pouvions offrir un régime all-inclusive en échange d’une aide quotidienne.

Chantier isolation terre-paille - Ferme de Videau
Deux WWOOFeurs sur la paille

Alexandra restait jusqu’à la fin du mois d’août et emportait le titre de dordognaise la plus cool du monde. Balthazar (encore un transfuge de Lou Cornal) arriva à la fin du mois et brilla deux semaines par sa bonne humeur. Marjolaine et Aymeric se portèrent volontaires pendant deux jours pour le chantier participatif d’isolation terre-paille, ainsi que la jeune Juliette, étudiante en agro, que j’employais aussi, justement, à quelques tâches maraîchères. Olivier était un provençal quittant Paris comme moi. Il nous rejoint avant la mi-septembre, avec une belle patate (et un goût prononcé pour l’ail). Tous firent connaissance avec de nombreux aspects de notre quotidien. La plupart m’accompagnèrent au marché bio de Villeneuve-sur-Lot et de Pujols.

C’est qu’en août, les récoltes battaient toujours leur plein. Le temps s’était considérablement rafraîchi et la production de tomates avait ralenti, mais le potager des particuliers s’en portait moins bien et les ventes se maintenaient en conséquence. À la fin du mois la chaleur revint, je finis par subir de plein fouet la concurrence de ces jardins familiaux, et les invendus devinrent la norme. On était bien loin de la grande ville! Je vendis aussi, en frais, plusieurs bottes d’oignons plutôt dédiés à la conservation car on m’en demandait. Je continuais à vendre quelques kilos de pommes de terre nouvelles, au compte-goutte car je voulais garder le plus gros pour la conservation et les marchés d’automne. Je commençais à écouler des potimarrons, en particulier la variété verte Green Hokkaido, laquelle n’a rien à envier à son cousin rouge en terme de goût. Plutôt timides au début, les ventes augmentèrent en septembre et furent bien aidées par une petite dégustation, sur un coin de l’étal, d’un fruit cuit et assaisonné la veille.

Dégustation potimarron Green Hokkaido - Ferme de Videau
Dégustation de potimarron au marché de Pujols (photo O. Longueville)

La copine Sabine, de la ferme de l’Héritier à Tombebœuf, me fournit quelques belles pastèques que le beau temps de la deuxième semaine de septembre rendirent désirables à souhait. Enfin, et c’était anecdotique, les poivrons qui avaient si mal commencé leur annuelle carrière donnèrent enfin quelques beaux fruits oranges, et je récoltais mes premiers piments habanero. Nous avions promis des sauces extra-fortes à nos donateurs de la campagne de financement, mais il faudrait se résoudre à commander un bon kilo de piments à Benoît, horticulteur bio du Temple-sur-Lot, lequel en cultivait. Le même Benoît qui me fournissait régulièrement du plant de laitue, dont c’était le grand retour. Je vendis bien la batavia magenta qui résistait si bien à la chaleur et que la voisine Valérie, de feu le restaurant les Ganivelles à Villebramar trouvait «merveilleuse et racée».

Les cucurbitacées sous tunnel, en fin de cycle et mangées par le mildiou, faisaient grise mine. Celles plantés dehors en juin ne valaient pas mieux. Exceptionnellement, je pulvérisais de la bouillie bordelaise sur les concombres de plein champ et du soufre sur les courgettes elles-même victimes d’oïdium, mais je savais ces plantes en sursis. Les melons charentais ne mûrissaient plus vraiment, et sans doute trop irrigués en dépit de la baisse de température, ils n’avaient parfois aucun goût. À tel point que j’en faisais cadeau au marché de Pujols, à défaut de pouvoir en garantir la qualité. Les aubergines cessèrent soudainement de produire, et se mirent à jaunir, faute d’une fertilisation suffisante: à cet endroit, je n’avais pas épandu de fumier mais des bouchons d’un engrais organique probablement désormais entièrement consommé.

Parcelle passée au rototiller - Ferme de Videau
Une nouvelle parcelle en préparation (photo O. Longueville)

J’avais négligé la surveillance des pommes de terre et les trouvais envahies de doryphores. Le 17 août, on faisait un défanage complet en coupant la partie aérienne des plantes et on collectait tous les doryphores avant qu’ils ne s’enterrent pour l’hiver. Enfin, exit aussi les haricots verts qui souffraient de la chaleur. Et puis, entre le début et la mi-septembre, on arracha donc, dans l’ordre, melons, concombres, aubergines et basilic. Les tunnels se vidaient, mais c’était pour mieux renaître! Côté melon, je confiais à Magdy et Balthazar la tâche ingrate de retourner la terre pour en sortir les rhizomes de liseron, puis il fallut reformer les buttes dévastées et farcies de mottes dures comme de la pierre à coup d’arrosage et de passage de croc. J’avais prévu de semer aussitôt le mélange d’engrais vert donné par Damien mais décidait finalement d’implanter des épinards, des carottes, des oignons blancs et des laitues pour l’hiver. Avec Magdy, on butta les poireaux et on installa un filet anti-insecte contre la mouche du poireau.

Le 6 septembre, j’arrachais à la fourche-bêche les pommes de terre restantes et portait le tout dans la chambre froide du voisin Garonnais. Là encore, désherbage du liseron, arrosage et passage de croc pour briser les mottes. On remontait des buttes de 80cm de large, au cordeau. Le même Garonnais s’était régulièrement manifesté en rapport avec une future parcelle de plein champ que j’envisageais au sud de la maison: en juillet, c’est avec sa déchaumeuse que fut détruite la luzerne qui poussait encore à cet emplacement. Le voisin Pépito vint ensuite y déposer un épandeur entier (16 tonnes) de son fumier de vache. Garonnais fit un passage d’outil à dents pour décompacter le sous-sol, puis revint équipé d’un roto-tiller pour achever d’incorporer cette matière organique et affiner le terrain. Enfin, le 14 septembre, notre protecteur revint encore avec une butteuse, et modela 15 planches supplémentaires dans le sens de la pente. Le jardin changeait de physionomie!

Récolte pommes de terre - Ferme de Videau
Pommes de terre Allians

On fit des cueillettes: champignons sans succès, prêle des champs qu’on mit à sécher et dont les décoctions seraient pulvérisées au printemps en prévention des maladies cryptogamiques, prunes d’ente du verger aux tulipes de Villebramar, chez le voisin Yves, et aussi quelques poires. En septembre, ce fut le tour des figues. À chaque fois, Laëtitia lançait un atelier confitures. Les invendus de melons suivirent le même chemin, ainsi que les tomates roma que je ramenais du marché. Ces conserves de tomate ne seraient pas vendues faute de certification bio, mais le contrôleur passerait avant la prochaine fournée. On rachetait des bocaux. On tentait aussi la compote figue-poire. Je commençais à concevoir des étiquettes.

Et je restais un peu devant l’écran: il fallait boucler la réalisation du site internet d’un lycée parisien. Planifier les cultures d’hiver et passer commande de graines et de plants. Et régler la paperasse, pour moi comme pour Laëtitia. Même si blondinette avait cessé de démarcher davantage pour ses massages, handicapée par un dos douloureux à 3 mois de grossesse, elle avait aussi fort à faire en matière de recrutement: échanges avec les futurs WWOOFeurs et publicité autour du chantier participatif d’isolation terre-paille. Ce dernier suivait son cours, essentiellement pris en main par Alexandra, suivie par un Magdy déchaîné, et l’électricité fut finalement achevée dans la dernière ligne droite. Mi-septembre, ne restait plus qu’à isoler le mur sud. On fit deux excursions: la première à Périgueux chez un parrain qui déménageait et faisait don de meubles et d’outils. Le deuxième à Angers, pour moi tout seul, car je préférais économiser les frais de port d’une livraison de fraisiers. Le 3 septembre, jour historique: nous plantions nos premières fraises à destination commerciale, 300 plants de la variété ciflorette qui donneraient dès le printemps 2020.

Plantation fraises ciflorette - Ferme de Videau
Plantation de fraises

Et puis, on festoya un peu. Il y a avait toujours du monde à la maison, et les grandes tablées étaient devenues monnaie courante. On sortit nos hôtes au marché des producteurs de Fongrave, sur les rives du Lot, et à la guinguette des copains de la Maison Forte, lesquels nous avaient bien manqué. Les WWOOFeurs profitèrent du lac de Tombebœuf, Magdy de l’unique vélo à sa taille. Carole et Alexandre, amis parisiens, apportèrent du bon vin pour le week-end. On organisa une deuxième séance de cinéma en plein air avec Sandie, Sabine, Gildas, Damien et leurs enfants, sous la grange où, deux mois plus tôt, avait lieu un concert de rock. Et puis, comité des fêtes oblige, on embaucha Magdy à l’organisation du vide-grenier de Villebramar, et celui-ci fut un tel succès qu’il en éclipsa même la fête du village! Dernièrement, nous filâmes à un concert (de métal) à la brasserie In Taberna de Monflaquin. On pourra aisément clore cette chronique sur la constatation que dans cette nouvelle vie, quand nous arrivons à dénicher quelques rares moments de loisir, ils sont rigoureusement bien employés.

WWOOFingPétanque - Ferme de Videau