Peur sur la ferme

Semaine du 22 au 28 octobre 2018

Je ne développerai pas les dernières péripéties relatives au motoculteur Goldoni, dont le capot a été souvent relevé cette semaine. Quatre changement de bougies neuves plus tard, le réparateur n’a pu poser qu’un diagnostic provisoire, et mène son enquête. Je fis de même sur mon forum préféré, sans grand succès. Mais quelques dizaines de minutes de fonctionnement normal de ma machine, suivi d’un passage de croc, ont enfin permis de semer en mélange vesce-avoine une partie du jardin juste avant la pluie, notre voisin Garonnais ayant raccourci le planning engrais vert en ce qui concerne les futurs tunnels de culture avec un rototiller derrière son tracteur.

Buttes de culture et poireaux - Ferme de Videau
Nouvelles buttes et poireaux juste avant la pluie

Le Certiphyto sans danger

En début de semaine, je filais à Agen pour y passer le Certificat individuel de produits phytopharmaceutiques (Certiphyto): deux jours de formation autour de la réglementation sur les insecticides, pesticides, désherbants et autres fongiques à l’issue desquels mes camarades candidats et moi-même devions décrocher la moyenne à un QCM de 30 questions. Vous vous posez probablement la question suivante: «pourquoi faire, le Certiphyto en agriculture bio?». Et je vous répondrais qu’à moins de se limiter aux préparations naturelles maison tels que purins, décoctions (de prêle, que j’utilise) et autres préparats du compost (biodynamiques), le bio n’est pas forcément synonyme de zéro phyto (voir les solutions à base de cuivre et de souffre, les anti-limaces, bacilles tueurs, pyrèthre concentré…) et que ce certificat reste obligatoire pour l’achat de gros conditionnements de ces produits. La familiarisation avec la classification en terme de risque et les bons gestes de protection n’est pas seulement utile qu’aux conventionnels (certaines substances naturelles ne sont pas inoffensives, et nous avons tous des produits dangereux sur nos fermes: carburant, acide, solvant…). Et surtout, ces connaissances sont autant d’arguments dans la critique d’un système basé sur le pétrole, la chimie et les OGM. Car dans cette formation, il a aussi été question des alternatives aux traitements (désherbage mécanique, lutte biologique, recours aux auxiliaires, aux rotations…) et des inconvénients de la méthode conventionnelle: développement de résistances, pollution, effondrement de la biodiversité, graves problèmes de santé… Bref, je glanais pas mal d’info pendant ce bachotage intensif. Taux de réussite du groupe: 100%.

Pétrir, un gagne-pain?

Pendant ce temps, Laëtitia faisait un peu de ménage au jardin, rentrait du bois en prévision de la toute première flambée de l’année (qui eut lieu jeudi), et en tant que masseuse bien-être à domicile pétrissait à nouveau un costaud dont elle aurait été incapable de faire le tour avec les bras. Et reprenait la distribution de ses flyers jusqu’à Villeneuve-sur-Lot (30km), parce qu’un ou deux clients costauds par semaine, ce n’est pas encore un gagne-pain. À mon retour, j’expédiai un devis pour la refonte du site web d’un parcours de golf voisin, puis je mettais la touche finale à une boutique en ligne d’instruments de musique zen. Voilà qui détend. Moins que l’affiche du loto de novembre issue d’un difficile consensus du comité des fêtes, que vous pourrez bientôt admirer sur papier fluo au bord de vos départementales à condition de vous approcher un peu de Villebramar.

Faits divers d’automne

Côté tunnels, et l’installation des piquets terminée, je me rendais chez Garonnais (encore lui!) pour y charger le reste du matériel; arceaux métalliques, clips, chaînes, ficelles… Soudain, j’assistais horrifié à un presque fait divers: mon ancien rugbyman de voisin faisant la culbute dans le fossé au volant d’un Manitou de 3 tonnes chargé d’arceaux pour cause de rosée du matin. Garonnais, qui mérite d’être sanctifié de son vivant pour les services rendus à la Ferme de Videau, faillit l’être à titre posthume. Ce grand gaillard fut certes sauvé par la cabine de l’engin, mais il s’en tirait avec un gros bleu là où n’importe quel gringalet dans mon genre eut été brisé en menus morceaux. Garonnais, c’est un roc. Nous appelâmes Pépito, un autre fameux personnage, à la rescousse pour relever l’engin, et celui-ci nous gratifia d’un vrai fait divers, cette fois: «l’affaire des Cinq de Monbahus» (le village voisin), laquelle défraya la chronique en 1921 après qu’un couple de vieux paysans fut sauvagement assassiné pour une somme dérisoire. Les coupables échappèrent à la guillotine mais finirent leurs jours en détention.

Borné sur le carbone

Les arceaux de serre rendus à bon port, Garonnais eut pitié de nous qui aménageons depuis le début de notre installation, dès que le planning nous le permet, des buttes de culture avec des outils à main: bio-fourche, pelle, houe. Cette méthode, décrite par Jean-Martin Fortier, permet de s’affranchir de la largeur standard des outils tractés (autour d’1,20m) pour des dimensions plus raisonnables mais avec une densité de plantation plus élevée et d’éviter au maximum le passage d’engins lourds qui compactent le sol. Bien sûr, le bilan carbone n’est pas comparable… le temps de travail non plus. Je passais donc pour un type borné en ne sollicitant pas d’aide mécanique et en mobilisant ma compagne dans ce travail de forçat, mais je ne refusais finalement pas les services de notre voisin quand il débarqua sans prévenir en tracteur avec une buteuse de 80cm de large, et tripla en quelques minutes notre surface cultivable.

Plot béton sous poteau charpente - Ferme de Videau
Deux forçats en costume rayé autour d’un plot béton

Cent ans de postérité

Samedi, j’assistais le maçon Arlindo venu pour étayer, puis redresser un des poteaux de la grange, avant de remplacer l’ancien soubassement par un nouveau plot béton bien ancré. Le porche de la grange peut bien tenir encore cent ans! De son côté, Laëtitia reçut une aide désintéressée en la personne de Bruno de la Maison Forte, et le chantier isolation sous rampants en laine de bois put reprendre. Je rappelle que Bruno est un des deux copains qui nous ont soufflé l’idée de ce blog, sans doute histoire que leur prénom passe à postérité à coup d’occurrence dans les moteurs de recherche. Ce qui est chose possible. Pensez à revenir souvent, hein. Ce journal est aussi le votre, et on ne manque pas de chantiers participatifs!

Goldoni, t’es maudit

Semaine du 15 au 21 octobre 2018

Aurélie et Laurent, rencontrés au Vietnam au printemps dernier, nous ont fait la joie d’honorer leur promesse de rallier ce trou paumé depuis la bonne ville de Fribourg en Suisse. Pas bégueules, ils ont réclamé du boulot pour leurs vacances, le genre de boulot qu’on réserve aux gens de la ville: crasseux, ingrat, mais dans un grand air frais d’automne qui donne de belles couleurs aux joues. Ainsi s’organisa la taille radicale d’un bout de haie au Sud de la maison: un érable champêtre, un frêne, des prunelliers et aubépines rabattus à 2m à coup de tronçonneuse et de sécateur produisirent une quantité non-négligeable de bois de chauffe et laissèrent pénétrer les rayons déclinant du soleil. Aurélie eut le privilège de visiter la déchetterie locale à la tête d’un convoi de ferraille, Laurent m’aida à divers bricolages, puis manifesta son intérêt pour la mécanique. ensemble, nous remplaçâmes la bougie du motoculteur Goldoni, en panne depuis deux jours. Celui-ci péta au premier coup de manivelle, augurant un bel avenir agricole (enfumé, mais agricole quand même). Puis on s’attaqua à l’épineuse question du différentiel. Qui permet normalement aux roues, comme son nom l’indique, de tourner à des vitesses différentes, idéal pour facilement négocier les virages. Jusque-là, le mécanisme paraissait inefficace, et il fallait peser de tout son poids sur l’engin pour réussir à virer de bord. J’avais lancé un appel à l’aide sur un forum spécialisé, glané quelques pistes et un manuel d’utilisation. Le cerveau de Laurent fît le reste. Nous retendîmes un câble de commande et le différentiel disparu revint aussitôt. Tout ça était vraiment chouette et je nous voyais sortis d’un sombre épisode mécanique. Mais je me trompais.

Découpage regard béton à la disqueuse - Ferme de Videau
Laurent à la disqueuse

C’est un autre genre de bougie qu’Aurélie souffla pour ses 32 ans, au-dessus d’un gâteau d’anniversaire lâchement pompé sur Internet mais ultra-locavore puisque composé en majeure partie des noix de Videau, précédé d’un foie gras, car on se fout pas de la gueule du monde, surtout quand il vient de Suisse. Je délaissais un peu nos amis pour accomplir mon devoir de webdesigner à mi-temps, devant ma bécane et aussi en rendez-vous d’affaires. Le vendredi, nous troquâmes les suisses, échappés vers Bordeaux, pour une bande de copains agriculteurs du coin. Il fut notamment question de la revue Le Citron, qui vous invite à chausser des bottes à la découverte du monde paysan avec des photos canons, du cidre local ramené par Gildas et des physalis dont Sabine fait une spécialité et qu’elle glisse séchés dans son mélange apéro. De la bouffe, toujours de la bouffe… et encore de la bouffe avec le repas de baptème du petit Gabin, dimanche, au cours duquel je rencontrais un couple de maraîchers des Landes pas avares en conseils.

Mais tout cela suffit à peine à réchauffer l’atmosphère. Je ne parle pas des deux ou trois couches que la brume matinale nous oblige désormais à enfiler jusque tard dans la journée, mais de la frustration qu’engendrèrent plusieurs rendez-vous ratés avec l’efficacité à cause d’ennuis mécaniques. Pire, le sentiment d’être maudit: le Goldoni retomba en rade au bout de quelques dizaines de mètres de fraisage, et le chantier des tunnels de culture dut attendre la réparation par soudure d’un outil. La préparation de la saison prochaine prenait encore du retard, alors que la fenêtre de tir pour le travail du sol arrive à son terme. Là-dessus, nouveau coup du sort: il fallut emmener un chat chez le véto pour soigner un œil ulcéré rouge et brillant comme une cerise. Un coup à devenir superstitieux, je vous dis. D’où ce vibrant appel: les copains, campagnards, citadins, suisses, français ou d’ailleurs, n’oubliez pas d’adresser une prière à une divinité agricole quelconque: Cérès, Gaïa, ou Dionysos, si ça vous chante, histoire de défaire la malédiction. Pensez à nous!

Eaux grises et vins rouges

Semaine du 8 au 14 octobre 2018

C’était d’abord le premier anniversaire du petit Gabin, bébé dont la naissance a fait bondir le recensement, avec 107 habitants à Villebramar. C’était aussi la quatrième visite de maman et papa Pernix, débarqués comme d’habitude avec quelques caisses de victuailles et remontés comme des coucous à l’évocation du programme de la semaine. Leur idée de la retraite n’étant en rien avachie (genre, les doigts de pieds en éventail pendant que le robot nettoie la piscine), nous tentons à chaque fois d’en tirer parti. Effectivement, grand remue-ménage dans le pénible ronron de la semaine précédente, trop calme à mon goût. Le chantier du gîte rural étant toujours au point mort dans l’attente d’un petit travail supplémentaire du charpentier, nous avançâmes les préparatifs d’un autre chantier, prévu normalement en 2019: la transformation de l’auvent en serre à semis.

Une fosse? Que dalle!

Pour commencer, on décaissa le sol de l’auvent pour le mettre à peu près à niveau et lui permettre de recevoir une dalle, probablement de chaux. Nous triâmes les gravats, et déplaçâmes la terre à la brouette sur une bâche de façon à la réutiliser plus tard (par exemple, pour une autre dalle en béton de terre). Du coup, nous dégagions le réseau d’évacuation des eaux usées qui se déversent dans une fosse septique. Réseau qu’on transforma aussitôt, en prévoyant l’évacuation d’une future salle de bain à l’étage, d’un chauffe-eau et d’un futur évier dans la serre. Puisque nous n’utilisons plus que des toilettes sèches, le trajet de ces eaux grises (eau du bain, lessive, vaisselle, uniquement), a donc été dévié vers une future tranchée de pédo-épuration, une technique novatrice et ridiculement simple à mettre en œuvre (mais non-conforme) de valorisation des eaux ménagères au pied des arbres dont je vous entretiendrai tôt ou tard. Du coup, adieu fosse à caca!

Évacuation des eaux grises - Ferme de Videau
Le nouveau réseau d’évacuation de l’eau du bain

Une serre bien arrosée

À peine passée la pause repas, raisonnablement arrosée de vin de Buzet pour nous donner du cœur à l’ouvrage, nous passions au démantèlement du vieux muret de l’auvent. Encore des gravats: lourdes pierres en tuf qui tombent en morceaux, poussière des joints à l’ancienne. Plus tard encore, je coffrais le soubassement des poteaux en bois pour y couler du béton (le reste du muret sera remplacé par des parpaings), pendant que papa et maman se consacraient à raser un bouquet de bambous, puis à extraire de la haie toute proche des restes de fil de fer barbelé. Nouvelles pauses repas, arrosées de vin de Duras. Enfin, nous fîmes relâche le jeudi, avec une visite de Villeréal et Monflanquin, villes nouvelles (dites bastides) du Moyen-Âge. Toujours des vieilles pierres, des colombages et des charpentes admirables avec des poteaux comme des troncs, qui nous contemplent depuis le 13ème siècle. Pour changer de l’ordinaire, je faisais le plein de bière artisanale à la brasserie In Taberna.

Taille des bambous - Ferme de Videau

Un peu de blé, pas mal d’avoine

Laëtitia prît part à l’aventure, mais son devoir l’appela pour la première fois auprès de trois travailleurs au corps meurtri et aux nerfs pelotés que notre flyer vantant les mérites du massage à domicile thaï, californien, suédois et gascon avait émus. Un léger accès de trac, mais ces premières séances se déroulèrent très bien, avec des retours positifs. Et un peu de blé qui rentre!
Je profitais moi aussi d’un intermède en me rendant au siège du Biau Germe, indispensable regroupement de producteurs de semence bio à Montpezat (livre la France entière). J’y retrouvais Damien qui me fit visiter le chantier paille d’un nouveau bâtiment, car je voulais constater quelques solutions techniques en vue de l’aménagement du gîte rural. Je repartais avec 10kg d’un mélange vesce-avoine que je comptais notamment semer à l’emplacement de nos tunnels de culture avant les pluies d’automne.

Semé par la mécanique

Dans cette optique, j’avançais le rutilant motoculteur, tout juste revenu du garage, et je commençais à passer le rotavator (ou sarclo-fraise, qu’importe) dans une terre débarrassée de ses orties et de sa vigne vierge par nos précédents hôtes à la ferme, pour affiner la terre et accélérer un peu la formation d’un lit de semence, puis installer un engrais vert à l’emplacement d’un futur jardin de plantes aromatiques. Hélas, trois fois hélas, le moteur fît des siennes. Ça pétaradait, ça toussait, ça ne tirait pas. À la fin, ça ne pétaradait même plus du tout et je décidai de remettre à la semaine prochaine l’achat d’une bougie neuve, le décrassage éventuel des gicleurs du carburateur (quel pied d’écrire ce genre de trucs), et mon semis d’engrais vert d’automne. Pour semer, la pluie reviendra. Pour nous planter, on comptera toujours sur la mécanique.

Sécheresse et panne d’essence

Semaine du 1er au 7 octobre

Laëtitia est montée à la capitale (la capitale de la France, hein, pas Agen) pour y recevoir une nouvelle formation massage californien. Ses premiers rendez-vous de massage à domicile sont d’ailleurs prévus pour la semaine prochaine. J’ai moi-même été pas mal retenu au bureau avec la réalisation en cours d’un site Internet. Bref, tout sauf une semaine de vacances. Mais ces derniers temps rarement consacrés à la construction, la rénovation, le défrichage ou et le travail du sol, ces journées sans grandes manœuvres, paraissent sans intérêt au regard de la tâche à accomplir, et sont synonymes de frustration.

Lundi, quand même, vit se dérouler un épisode digne d’être rapporté. Je me rendis à Gaillac pour l’achat d’un motoculteur d’occasion. Arrivé sur place, je trouvais un gars désolé de ne pouvoir démarrer sa machine à cause d’une arrivée d’essence défectueuse, bricolée par ses soins dans le passé (avec un talent que j’avais donc l’honneur, le premier, de pouvoir nuancer). Nous fîmes alors le tour des casses automobiles et de tous les garages de Gaillac, ou presque, avant de pouvoir mettre la main sur un bout de caoutchouc susceptible de convenir à une nouvelle réparation de fortune qu’en mon for intérieur je me jurais de remplacer à la première occasion une fois la bécane ramenée à bon port, car enfin je tenais quand même, défaut ou pas défaut, à emporter cette machine que j’avais tant espérée et dont la réputation et l’état général m’allait assez. Et puis j’avais pas prévu de me taper 4h30 de route pour rien. Vu l’excitation du bonhomme qui tentait tout son possible pour me prouver que son moulin démarrait (d’habitude) au premier tour de manivelle, j’en déduisait qu’il était digne de confiance. Le moulin, effectivement, finit par démarrer. Mais la réparation ne tint pas, ce fut la panne d’essence, et j’emportai le motoculteur pour 750€ au lieu des mille convenus. À l’heure où je vous parle, l’engin est entre les mains expertes d’un réparateur professionnel, dont le coût de l’intervention, que j’espère définitive, ne devrait pas excéder la remise de prix du vendeur.

Motoculteur pour maraîchage bio - Ferme de Videau
Motoculteur d’occasion dans son jus

En l’absence de Laëtitia, je débarrassais aussi les haricots et le plus gros des plants de courges pour faire de la place au jardin. J’arrosais les fraises. Je binais les poireaux. Pour le bureau, j’achetais un grand tableau blanc pour y construire notre planning au feutre bleu, vert et rouge. Pour la cuisine, je passais un coup de balai et remuais les toiles d’araignées avant l’arrivée en renfort de maman et papa pour la semaine à venir.

Enfin, je profitais d’une visite organisée par le réseau Semences Paysannes dans le cadre de sa journée nationale dans le Lot et Garonne pour me rendre à la ferme «Au Guiraudet» à Clairac, où Jos Reulens, installé en maraîchage bio depuis 2001, se dirige de plus en plus vers des solutions de culture alternatives comme l’agroforesterie et le non-travail du sol. Jos Reulens obtint une subvention pour la plantation de haies par l’intermédiaire de l’ACMG, organisme auprès duquel je suis moi-même en train de monter un dossier (voir un article précédent). Son projet de haies fruitières au milieu de cultures de légumes fit l’objet de nombreuses dérogations, tant à cause du choix des espèces que de leur disposition. Un machin hors-norme qui intéressa beaucoup les visiteurs du jour: agriculteurs, semenciers, spécialistes du végétal, dont des membres du Conservatoire de Montesquieu, d’où provenaient les variétés anciennes d’arbres. Il y fut aussi, bien sûr, question de la pluie et du beau temps, cette question qui chez les paysans est davantage qu’un simple échange de banalités pour ne rien dire, surtout quand comme ici il n’est pas tombé une goutte depuis bientôt deux mois!

Contrôle surprise pour l’as des piquets

Semaine du 24 au 30 septembre 2018

Encore une vacancière à la ferme de Videau, avec le séjour de Clémence du dimanche au vendredi. Elle se révéla d’une efficacité extrême en matière d’onction d’huile de lin sur les planches de rive neuves de la grange. Il fallut d’abord achever de patiemment monter un échafaudage, resté infirme à cause d’un jeu incomplet de pièces dans sa boîte, qu’un service après-vente paresseux venait tout juste de compléter par courrier. Puis il fut question de désherbage, de récolte de tomates et de chargement à destination de la déchetterie. Pas rancunière, Clémence nous régala d’un frichti de légumes du soleil et de tartes aux pommes et aux noix. Je l’arrosai d’arquebuse, le digestif de papa à 60%. L’efficacité de Clémence chuta notablement, mais le plus gros était fait, et ses vacances d’infirmière bien employées.

Huile de lin sur planches de rive - Ferme de Videau
Extrême onction d’huile de lin.

Un filet sur la Toile

Le bruissement de ces activités me parvint depuis la fenêtre du bureau, puisque je consacrai le début de la semaine à la réalisation du site Internet d’un fabricant d’instruments de musique zen. Cette double activité sur la Toile, c’est le filet de sécurité de notre projet, qui met du beurre dans des épinards pas encore récoltés, ni même semés. Mardi je laissais tout en plan pour me rendre chez Garonnais, maraîcher à la retraite de son état et premier bienfaiteur de notre projet, faire emplette de quelques 150 piquets métalliques. Ces supports, vrillés dans le sol, recevront les arceaux métalliques qui sont l’ossature des tunnels de culture, ou serres. Tout ce matériel, et plus encore, n’attend que la reprise dans cette ferme voisine. Son heure aura sonné avant la saison prochaine. Quand je fus lassé de l’écran, je sortis enfin, histoire de biner pour la première fois nos poireaux, et vérifier leur irrigation par goutte à goutte.

Des tunnels pour Menton

Garonnais reparut mercredi, l’ombre de son fidèle destrier de 70 chevaux se découpant dans le soleil de midi. Équipé comme convenu d’un outil à dents recourbées destiné à travailler la terre à l’emplacement des futurs tunnels de culture. Suite à ce pseudo-labour, j’entrepris de délimiter l’emplacement des tunnels au décamètre, et commençais à planter les piquets à l’aide d’une tarière thermique pétaradante. Puis je rendais visite à Jacques Barroux, un maraîcher de Razimet, rencontré par hasard pendant mon séminaire de dessin. Je visitais son épatant jardin, dont le bocage avait en 40 ans prospéré sur le désert d’un immense champ de céréales. Seulement équipé d’un rotovator et d’un broyeur, Jacques cultive de nombreux légumes au milieu de haies de pêchers et de vignes. Devant sa maison s’élèvent grenadiers, plaqueminiers, noisetiers, kiwis. Au marché de Tonneins où il se rend deux fois par semaine, on s’arrache les citrons de Menton qu’il élève sous abri. Jacques invoque Dominique Soltner, dont il a tous les bouquins. Je fis le plein de recommandations et achevais la journée à une rencontre de jeunes et moins jeunes agriculteurs organisée par l’ADEAR 47 sur le thème «autonomie sur la ferme».

Passage d'outil à dents - Ferme de Videau
Pseudo-labour avant installation des tunnels.

Péril rouge et engrais vert

Le lendemain, je repris l’installation des piquets. J’étais devenu un as, mais encore une fois, je laissai tout en plan pour cause de visite inopinée du contrôleur Ecocert, flanqué de son stagiaire. Pour ne rien vous cacher, j’étais dans l’embarras à cause d’un semis de luzerne non certifiée bio que je n’avais pas signalé. Il passa l’éponge, car même la semence conventionnelle, pourvue qu’elle soit non-traitée, est tolérée en engrais vert. Mon visiteur, que nous appellerons Michel, évoqua un ancien contrôle chez un maraîcher du coin, lequel avait ensuite adressé un courrier vengeur à l’organisme certificateur disant qu’il «préférait vivre en Corée du Nord que d’être contrôlé par Michel». Marrant, pourvu qu’on échappe au goulag.

Un week-end recommandé 

Toujours au chapitre règlements de compte, nous recevions la visite d’un charpentier, venu bien aimablement constater d’éventuels défauts dans la rénovation de la toiture de la grange. On nous avait averti que la chose laissait à désirer, et le chantier d’isolation se trouvait à nouveau au point mort. Cette fois ci, nous en avions le cœur net: le professionnel repéra de nombreuses malfaçons! Peu après, nous avons envoyé une lettre recommandée à l’entreprise qui a réalisé les travaux. Une histoire à suivre. Et encore du retard sur l’aménagement du gîte, hélas.

Presque blasés par tant d’aléas, nous caressions la perspective de nous changer les idées avec l’arrivée pour le week-end de Rosa-Maria, Alexandre et leur fille Anaé. Ce furent deux jours de break bienvenus, tant pour les discussions passionnées que pour la réussite du barbecue («une andouillette grosse comme le bras»). Alexandre nous gratifia de quelques dizaine de gigas de vues aériennes de la ferme grâce à son drone. En prenant de la hauteur, on arrivera certainement à bien démarrer la semaine.

Plouf dans le lac, flop dans l’aquarelle

Semaine du 17 au 23 septembre

Pour une fois, plouf, je commencerai par la fin. Avec l’épisode d’un bain tout habillé dans le lac survenu ce dimanche matin, en tentant de dépanner la crépine d’une pompe installée au fond du lac. Un épisode qui clôt en beauté, à l’issue d’un mois de septembre qui ne voit toujours pas venir la pluie, une semaine sous le signe de l’irrigation. Mon dépannage nous a permis de lancer un deuxième arrosage par aspersion, grâce au matériel généreusement installé par l’ami Garonnais (pompe sur prise de force, tracteur diesel, tubes alu et sprinklers…). Et sauvé la reprise de nos poireaux, entre autres, face à la sécheresse. En échange, j’aidais notre bienfaiteur à équiper son verger. Pas non plus une affaire facile. Entre raccords à dénicher, tubes à remplacer, asperseurs à déboucher et allers-retour à la pompe, les aléas de l’irrigation bouffent les journées aussi sûrement qu’un dégât des eaux le placo-plâtre.

Transport d'irrigation en maraîchage biologique - Ferme de Videau

Les poireaux d’Hercule

Retour en arrière: lundi. De bonne heure, nous avons rendu visite à Sandie et Damien, lesquels produisent de la semence pour le Biau Germe, et nous avaient proposé d’arracher quelques centaines de jeunes plants de poireaux dans leur pépinière. Il a ensuite fallu habiller les plants (raccourcir leurs racines et feuilles) et, le soir venu, les repiquer selon la méthode décrite par Jean-martin Fortier. Avec une efficacité mitigée, à cause de la dureté du sol et l’absence d’outils appropriés. En fait un travail d’Hercule qui dura jusqu’à la nuit pour s’achever le lendemain. Nous envisagions un arrosage au jet et ensuite par goutte à goutte, mais c’est avec soulagement que nous acceptions la proposition de Garonnais d’enrichir notre frêle installation d’un réseau d’asperseurs puisant dans le lac. Il a été creusé pour ça, non?

La fin des haricots

Mercredi, Laëtitia s’embarqua vers Paris pour une formation «massage Californien», car son savoir-faire et les prestations de sa petite entreprise doivent continuer à s’étoffer. Je m’attelais à une première récolte de courges, une espèce que j’adore, inscrite à mon panthéon personnel des divinités de la nature pour sa générosité à l’égard de mon estomac au même titre que la pomme de terre, et qui n’a qu’un seul défaut: celui d’annoncer les rigueurs de l’hiver. Je stockais de la bleue de Hongrie, galeuse d’Eysines, potimarron, musquée de Provence… issues de plants non étiquetés donnés par un voisin. Des cadeaux surprises, quoi. Je lançais aussi une deuxième session de conserves de tomates roma, et faillis me trouver en rupture de bocaux, tellement cette modeste culture a tenu ses promesses. Les haricots, par contre, s’avérèrent toujours aussi décevants. Souvent avortés et filandreux à l’issue d’une saison catastrophique sans doute liée à la mauvaise gestion de l’arrosage (on n’en sort pas!), je décidais de couper le robinet pour cette année.

Courges en maraîchage biologique - Ferme de Videau

À l’eau? Je raccroche.

Pour finir, je rencontrais quelques nouvelles têtes. D’abord en recevant vendredi une technicienne agronome d’Agrobio, la structure qui regroupe les agriculteurs bio à l’échelle départementale. Petite visite de la ferme en vue d’un prélèvement de sol pour analyse complète (pH, matière organique, granulométrie et tout le toutim), après un long entretien qui se solda par quelques cadeaux: la liste, longue comme le bras, de contacts de voisins maraîchers, et trois ouvrages spécialisés dans la pratique du métier et les variétés potagères. Le lendemain, je raccrochais à la peinture à l’eau en me rendant à un genre de masterclass sur les bords de la Garonne par l’épatant aquarelliste Christian Couteau. J’emmenais carnets, crayons et boîte de couleurs, plutôt rouillés mais pas davantage que le talent que parfois, on veut bien me prêter. Flop artistique mais journée de déconnexion réussie, à planer loin de nos planifications.

On broye gratis

Semaine du 10 au 16 septembre 2018

Une semaine qui commence en demi-teinte avec la poursuite d’autant plus chronophage qu’elle est tributaire d’une connexion aux Internets de piètre qualité, d’un motoculteur aux contours encore imaginaires. Notre voisin Garonnais m’a prêté le sien, mais nos buttes sont trop sèches avec la pluie qui ne vient pas: les grosses mottes ne sont pas faciles à briser. Le bon côté des choses, c’est que la troisième butte est terminée, portant le total des planches de culture en extérieur concernées par la certification bio à 150m.

Plants en séquences

L’occasion, donc, de se mettre enfin au chantier d’isolation du gîte. Tant pis pour le charpentier: un bricolage solide sur chevron défaillant plus tard, nous entamons le travail de remplissage sous rampants et sur fourrures à placo d’une double épaisseur de laine de bois. Chantier rapidement interrompu par la visite d’une représentante de l’ACMG, chargée de nous accompagner dans la plantation de haies composites sur la propriété (étude du terrain, choix des essences, mise au point de séquences de plantation…), avec financement du département du Lot-et-Garonne à la clé. Même si la plantation reste à notre charge. Cocorico, rien n’est foutu!

Okta, Yitzhak, Laëtitia et Pierre - Ferme de Videau

De Bordeaux à Jakarta

Côté villégiature, nous avons reçu la visite de Babette et Marie-Françoise depuis Bordeaux et Paris. Pour la deuxième fois, on prend plaisir ensemble à passer en revue les évolutions de l’endroit, lestés d’un poulet-mayonnaise assez dominical pour un lundi. Deux jours plus tard, nous accueillions l’Indonésienne Okta, ainsi que son frère, habitant Berlin et qui se destine au beau métier d’agriculteur. Leur tour d’Europe aura donc débuté par une immersion dans la France profonde, sa tradition de l’apéro, des tartines au beurre et du bois de chauffage: grâce à nos deux recrues, nous avons achevé de billonner et mettre en tas la tête d’un grand chêne tombé près du lac, lequel fera un excellent combustible sec à l’hiver 2020, et cueilli la prêle des champs (equisetum arvense) qui prévient par exemple le mildiou et pousse ici comme du chiendent (qui ne prévient rien du tout). Leur départ coïncida avec celui de l’amie Oana, qui poursuit plus loin, après un mois de WOOFing, son année sabbatique. Merci à chacun d’eux pour l’intérêt porté à notre projet, et son implication dans la vie de la ferme.

Allez les jaunes!

Villégiature toujours, mais avec l’aide d’un tracteur, voilà Michel qui a eu la bonté de passer le broyeur après avoir parcouru les 20 km qui nous séparent de la ferme de ses parents à Seyches, et eu pitié de notre jardin envahi de broussailles. Lequel ressemble maintenant à un terrain de foot (de couleur jaune), dont on dira que l’équipe locale ne vaudrait pas grand chose sans une chouette bande de supporters. As-tu remarqué, ami lecteur, à quel point ce journal, à peine deux semaines après son lancement, se remplit vite des noms de ceux qui nous aident et sans qui nous ne serions rien?

Recherche motoculteur avant l’hiver

Ceci est la première ligne d’un journal que nous tâcherons désormais de tenir de manière hebdomadaire en y déposant les événements marquants de notre projet d’installation à la Ferme de Videau. Cette idée de journal nous a été soufflée par Bruno et Philippe, nos amis de la Maison Forte, à l’issue de leur première visite chez nous. Pour eux, un tel journal devrait servir d’antidépresseur. À force d’avoir la tête dans le guidon, d’être préoccupés par la lenteur des chantiers et l’énormité de la tâche, nous négligeons de regarder le chemin parcouru. La lecture régulière des progrès accomplis regonflera sûrement notre moral, et servira aussi de véritable historique du projet, plus tangible qu’une accumulation de photos sur un disque dur.
En préambule, signalons que nous sommes épaulés ce mois-ci, et depuis la mi-août, par notre amie Oana venue en WWOOFing depuis Montpellier.

Semaine du 3 au 9 septembre 2018

Le gîte et la couverture

Les travaux du gîte ont commencé. Seule l’ancienne étable sera aménagée, dans un premier temps, pour recevoir 4 couchages. C’est depuis l’actuel plafond de l’étable que nous ferons l’isolation sous rampants de ce qui deviendra plus tard une grande cuisine. Nous avons mis en place suspentes et fourrures à placo. L’ancien bardage de l’étable a été supprimé. Nous sommes allés chercher à Agen les plaques de laine de bois, mais le chantier est au point mort depuis qu’un voisin en visite s’est étonné de l’état des lambourdes neuves qui soutiennent la couverture refaite en décembre dernier. Celles-ci semblent déjà ployer sous le poids des tuiles. Notre charpentier doit étudier la chose de près, mais il est aux abonnés absents, comme d’habitude.

Tomates en conserve - Ferme de Videau

Des fraises pour le motoculteur

Ici la terre est lourde et doit être travaillée à la faveur du beau temps. La fin de l’été approchant, nous nous sommes mis en quête d’un motoculteur. Les recherches sur Le Bon Coin ne sont pas notre passe-temps favori: il faut passer des plombes devant l’écran et au téléphone à scruter les annonces et se documenter. La semaine s’achève sur une probable bonne affaire, mais rien n’est encore fait.
Dans le même élan, et pour cause de chômage technique sur le chantier du gîte, nous essayons de nous débarrasser de la vigne vierge, du sorgho d’Alep et autre lierre, et avons commencé à aménager une troisième butte de culture de 25m. Nous avons dealé avec notre voisin Garonnais, maraîcher à la retraite, la livraison d’un lot de piquets et d’arceaux métalliques pour construire 400m² de serre. Le deal ne portait pas sur une soixantaine de pieds de fraise gariguette et murano, qui nous ont été offerts par le susnommé et installés près de la maison.

Du réconfort en conserve

Le hasard faisant bien les choses, la rencontre du «groupe jeune de la Confédération Paysanne» se tenait chez un couple d’agriculteurs de nos voisins. Nous trouvions là-bas Sandie et Damien, rencontrés la semaine d’avant, ainsi que bonne chère et bon vin autour du récit des projets de chacun, et le réconfort de nos semblables. Damien a proposé des plants de poireaux bio. Il faut vraiment que nos planches de culture soient prêtes rapidement.
Nos tomates roma, par contre, ont déjà trouvé le chemin de leur bocal stérilisé. Il y aura encore quelques récoltes. Ne pas avoir de conserves de tomate pour l’hiver aurait sonné comme un véritable échec.

Beau tout plein contre vide-grenier

Pour finir, nous avons raté le vide-grenier de Villebramar (dont nous sommes membres du comité des fêtes, vous saviez pas?) et abandonné la maison à notre WWOOFeuse Oana pour une visite aux parents de Laëtitia à Poitiers. Comprenant un détour au Puy du Fou qui a failli nous convaincre de devenir royalistes (mais dans la foulée d’une rencontre Confédération Paysanne, ça nous a paru politiquement intenable) et surtout la découverte du Parc Oriental de Maulévrier, plus grand jardin japonais d’Europe, beau tout-plein avec sa cohorte d’ifs taillés en nuage et d’hêtres qui pleurent, ses azalées en buisson, ses tapis d’ophiopogons et d’helxine, ses bambous et ses bonsaïs… Un temps au beau fixe, et des hectares d’inspiration. Beau-papa nous a offert un petit érable du Japon. Encore du travail au jardin!

Parc oriental de Maulévrier - Ferme de Videau

L’eau des collines

Bientôt quatre mois depuis notre arrivée dans le Lot et Garonne, et j’ai déjà un surnom. Qui n’en a pas? Dans le coin, personne. Blondinette a aussi le sien, les deux fonctionnent en binôme. C’est un surnom provençal, en plus, même si c’est tout à fait par hasard. L’autre jour, une coupinette a enfin lâché le morceau, et comme elle, je vais tacher de ménager un peu de suspense.

À l’origine de ce surnom, il y a une particularité que son auteur ignore sans doute. Une particularité géologique, exploitée depuis des siècles. Pour commencer, apprenez que le site Info Terre, incontournable base de donnée cartographique concernant le sous-sol, nous dit du terrain qui entoure la ferme qu’il est constitué de «Molasses de l’Agenais, partie supérieure». Ce qui est parfait. Et aussi de «Molasses argilo-gréseuses carbonatées». Voilà, voilà.

La géologie, tellement sibylline. Heureusement, je connaissais l’existence de ces molasses sous un terme plus simple dans la bouche du voisin Yves. C’est par le mot «tuf» qu’on désigne ici la partie plus dure du sol, au delà de la «terre» proprement dite. L’horizon dont on extrait la pierre grisâtre, hésitant entre le bleu et le vert, des façades de beaucoup des maisons du pays (c’était avant la brique et le parpaing), et à partir duquel on peut espérer trouver l’eau souterraine.

Nous voilà rendus au puits. Critère essentiel dans la sélection des annonces immobilières de notre future ferme. Dans le Lot et Garonne vallonné, un puits offre l’eau des collines pour le jardin. Car je me voyais mal faire tourner le compteur d’eau potable pour un demi hectare de maraîchage. Et puis une ferme digne de ce nom dispose forcément de son puits, n’est-ce pas? Mais alors, supprimez l’eau et adieu veaux, cochons, poulets. Et adieu tomates.

Quelle ne fût pas notre déception, du coup, de découvrir que notre joli puits rond percé dans le sol jusqu’au tuf souterrain, avec une margelle elle-même constituée de gros blocs taillés dans le tuf, patiemment dégagé d’un inextricable fouillis de végétation, à savoir un gros figuier envahi de diverses plantes grimpantes et débarrassé d’un lourd couvercle rouillé et tranchant au péril de nos vies, à l’aplomb de plus de six mètres de vide, ne contenait finalement… que quelques dizaines de centimètres d’eau.

C’est déjà effroyable, et ce n’est pas tout. Laissé à l’abandon depuis l’ère moderne et l’adduction en eau de ville, voilà que les racines du figuier ont fait leur chemin dans la maçonnerie, et des pierres se sont détachées de la gaine. Au fond du puits dans le tuf, une cavité sans doute immémoriale, dont l’imaginaire local suggère qu’on peut «y faire circuler un char à bœuf» pour en exprimer les extraordinaires dimensions, ne me dit rien qui vaille. Il faudrait réparer mais le conseil des puisatiers que j’ai consulté à propos de ce branlant ouvrage est unanime: dangereux. Évidemment, on pourrait buser. Mais ça promet de coûter cher.

Puits dans le tuf - L'Age de Pierre
Puits dans le tuf – Dessin Pierre Pernix

Réflexion faite, le bilan ne s’est pas avéré négatif. Il existe une source au milieu du pré. Seulement un petit pipi à la fin de l’été, mais qui ne tarit jamais. Ça coûtera nécessairement plus cher de faire creuser une belle retenue d’eau (pratique répandue ici chez les agriculteurs, avec dans leur sol une forte proportion d’argile qui rend facultatif l’emploi d’une bâche imperméable) et d’y faire converger eaux de toiture et de ruissellement, mais le volume en sera plus avantageux. S’il fournissait encore de l’eau, le débit du vieux puits eut été probablement insuffisant pour les besoins d’un jardin maraîcher.

Enfin voilà. L’eau des collines n’était pas tout à fait là où on l’attendait. Ce puits tari, cette source retrouvée, c’est une quête de l’eau à la Pagnol. En référence à cette mésaventure, racontée à la plupart de nos visiteurs, il nous a été donné ce surnom qui sonne comme le signal de notre complète intégration. À défaut de nos prénoms, nous nous ferons appeler Jean de Florette et Manon des sources.

Le miracle de la paille redevenue luzerne

Paille de triticale
Paille de triticale – Photo Pierre Pernix

Une fois moissonné par l’ancien propriétaire, ce petit rectangle au milieu d’un ensemble plus vaste de 15 hectares, cultivé en triticale, devenait notre champ. Avec à la clef un bon paquet de paille, laissée sur place. À notre demande. Car cette paille, c’est l’isolation future des murs de notre maison et du gîte.

En attendant, je suis un peu désemparé devant la marche à suivre. D’abord, il faut dégoter une presse capable de nous produire des petites bottes, de celles qu’on empile pour former des cloisons isolantes. Ensuite, transporter les ballots ainsi pressés jusqu’à notre grange pour qu’ils passent l’hiver au sec. Enfin, envisager la culture suivante, par exemple un engrais vert, afin d’offrir à notre champ (et la vie qu’il héberge) un couvert digne de ce nom au lieu de l’abandonner aux “mauvaises” herbes.

Car oui, l’agriculture est une lutte de l’homme contre l’éternelle et patiente reconquête forestière engagée par la nature. Une lutte qui, même à cette échelle liliputienne du point de vue d’un céréalier d’aujourd’hui, demande quelques moyens mécaniques. Des moyens MODERNES.

Hélas, semer un champ d’un petit hectare doit paraître bien futile à nos voisins agriculteurs équipés de tracteurs climatisés équipés GPS. Au mieux, une perte de temps. Quant à trouver une botteleuse… La mode est aux balles rondes de 300kg et ces engins se font rares. Nos petites briques de paille semblent toutes avoir été reléguées dans un écomusée.

Bref, nous attendions un miracle. Sans savoir qu’il vivait dans le voisinage. Ce miracle s’appelait Pépito.

Arrivé un beau jour sur son beau cheval vert (de marque John Deere), Pépito délivre la bonne nouvelle: il possède une presse, de celles qui font des petites bottes, et c’est d’ailleurs la machine avec laquelle il a démarré dans le métier, à 14 ans. On sent bien que ça l’émeut un peu, notre sauveur, de voir les néo-ruraux redonner un peu de jeunesse aux merveilles technologiques d’antan.

Et Pépito de retourner cette paille qui avait eu le temps de prendre la flotte, de lui donner quelques jours de sec, et de venir nous pondre de jolies bottes au format presque rigoureusement exact de 100x35x60cm. Et l’homme de nous proposer aussi, englués que nous étions dans notre sous-équipement, et cependant volontaires à un point qui a dû l’attendrir, de nous prêter le tracteur et la remorque qui nous aideront à rentrer la paille dans la grange. Pépito deux fois sauveur, que son nom soit sanctifié.

Trois fois sauveur, en fait. Au détour de la conversation, Pépito m’informe qu’il produit de la semence de luzerne et que l’époque du semis approche. Ni une ni deux, il me propose d’opérer chez moi, pour que mon vœu d’un couvert végétal d’au moins deux ans devienne réalité. De cette façon, la partie du champ que je ne mettrai pas en culture légumière tout de suite (et Dieu sait qu’au moins deux années seront nécessaires avant que mon agenda essentiellement occupé par la rénovation du bâti m’autorise autre chose qu’un potager familial), ainsi semée d’une légumineuse, sera protégée de l’érosion, abritera efficacement les organismes du sol, et fixera allègrement l’azote de l’air.

Semis de luzerne sur reste de paille
Semis de luzerne – Photo Pierre Pernix

Il se trouve que la luzerne (Medicago sativa) est un cas à part. Sa croissance est rapide et sa racine pivot lui permet de descendre très profondément: la structure du sol est grandement améliorée et c’est une concurrence féroce avec les “mauvaises” herbes, même pour l’increvable chardon. Il est recommandé de laisser en place au moins deux ans. Fauchée chaque année, la masse végétale de cet engrais vert se décomposera en surface. C’est encore de l’azote.

Pour finir, Pépito m’a prêté le tracteur afin de rouler la luzerne (comme avec ton rouleau en plastique rempli d’eau dans ton potager après le semis de radis, mais en beaucoup plus gros). La messe est dite, la pluie est tombée. Amen. Et s’il le faut, pour le fauchage, je demanderai à Pépito, qui est sacré. Ainsi que son cheval vert.